J’entendis quelqu’un derrière nous murmurer quelque chose.
Je m’en fichais.
Je n’avais jamais voulu que cette soirée devienne une scène publique.
Mais il était trop tard pour ça.
Claire fixa ma robe.
Puis le champagne sur le tissu.
Puis la clé.
Son visage changea.
Pas seulement parce qu’elle comprenait qui j’étais.
Parce qu’elle comprenait ce qu’elle avait fait alors qu’elle croyait que je n’étais personne.
« Je ne savais pas. »
Cette phrase me fit presque sourire.
« Je sais. »
Elle avala difficilement.
« Si j’avais su… »
Je l’arrêtai.
« C’est justement le problème. »
Elle resta silencieuse.
« Vous n’auriez pas dû avoir besoin de savoir. »
Son regard tomba vers le sol.
Je me tournai vers Marc.
« Je suis venue ici sous mon nom. Je n’ai menti à personne. »
« Vous ne vous êtes pas présentée. »
« Je n’avais aucune obligation de le faire. »
Il ne répondit pas.
« Je voulais voir comment cette villa fonctionnait quand personne ne pensait qu’un Moreau observait. »
Je regardai autour de moi.
« J’ai vu beaucoup de choses. »
Le visage de Marc se ferma.
« Vous êtes venue me piéger. »
« Non. »
Je secouai la tête.
« Si j’avais voulu vous piéger, j’aurais apporté des caméras et des avocats. »
Mon père me lança un regard.
Je savais qu’il n’aimait pas cette phrase.
Parce qu’il avait justement fait venir notre avocat.
Mais je continuai.
« Je suis venue parce que je voulais croire que les chiffres avaient une explication normale. »
« Ils en ont une. »
« Alors donnez-la-moi. »
Marc se tut.
Ce fut mon père qui posa la question suivante.
« Pourquoi aviez-vous la clé de la bibliothèque ? »
Marc passa une main sur son visage.
« Pour accéder aux archives. »
« Qui vous l’a donnée ? »
« L’intendance. »
Mon père secoua lentement la tête.
« Impossible. »
« Pourquoi ? »
« Parce que la clé de service n’ouvre plus cette serrure depuis huit ans. »
Le silence tomba.
Marc fixa mon père.
Moi aussi.
Je ne savais pas ce détail.
Mon père ajouta :
« Mon père avait changé le barillet avant sa mort. Il n’existait que trois clés. »
Il pointa celle que je tenais.
« Celle-ci. Une autre que je garde à Paris. Et la troisième… »
Il s’arrêta.
Je sentis mon cœur accélérer.
« La troisième quoi ? »
Mon père regarda Marc.
« Elle a disparu après l’enterrement. »
Marc détourna les yeux.
Claire recula d’un pas.
Cette fois, même elle comprenait.
Je murmurai :
« Vous l’aviez depuis tout ce temps ? »
« Non. »
Marc secoua la tête.
« Je vous jure que non. »
« Alors depuis quand ? »
Il ne répondit pas.
Mon père avança.
« Marc. »
Sa voix était calme.
C’était pire qu’un cri.
« Depuis quand ? »
Marc finit par souffler :
« Environ neuf mois. »
Je regardai mon père.
Il était livide.
« Où l’avez-vous trouvée ? »
Marc ferma les yeux.
« Dans un coffret. »
« Quel coffret ? »
Long silence.
Puis :
« Celui de monsieur Charles Moreau. »
Mon grand-père.
Je sentis ma gorge se serrer.
« Vous avez fouillé ses affaires ? »
« Non. »
« Alors comment avez-vous eu le coffret ? »
Il regarda mon père.
« Votre frère me l’a donné. »
Mon père devint immobile.
« Philippe ? »
Marc hocha la tête.
Mon oncle Philippe.
Le frère cadet de mon père.
Je savais qu’il avait eu de nombreux désaccords avec la famille après la mort de mon grand-père.
Mais il n’avait plus aucun rôle actif dans la société.
« Pourquoi Philippe vous aurait donné une clé de cette villa ? »
Marc passa sa langue sur ses lèvres.
« Il disait que certains documents dans la bibliothèque pouvaient nous aider à renégocier les contrats. »
« Nous ? »
Je saisis immédiatement le mot.
Marc comprit son erreur.
Trop tard.
Mon père s’approcha encore.
« Qu’est-ce que Philippe vous a demandé de faire ? »
Marc secoua la tête.
« Rien d’illégal. »
Je sentis presque ma colère revenir.
« Arrêtez avec cette phrase. »
Il me regarda.
« À chaque fois que vous dites “rien d’illégal”, j’ai un peu plus envie de vérifier. »
Mon père posa une main sur la table.
« Ouvrez la bibliothèque. »
Marc pâlit.
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Nous quittâmes la terrasse.
Claire nous suivit.
Je me retournai.
« Vous n’êtes pas obligée de venir. »
Elle regarda la clé.
« Si le nom de mon frère est là-dedans, si. »
Je ne l’en empêchai pas.
Marc marchait devant nous.
Chaque pas semblait lui demander un effort.
Nous traversâmes le salon principal.
Puis un couloir plus sombre.
Au fond se trouvait une porte en bois ancien.
J’avais passé des heures derrière cette porte quand j’étais enfant.
Mon grand-père y travaillait.
Je me souvenais encore de l’odeur du cuir et de la cire.
Je glissai la clé dans la serrure.
Elle tourna parfaitement.
Mon père expira lentement.
Nous entrâmes.
La pièce n’avait presque pas changé.
Bibliothèques du sol au plafond.
Bureau massif.
Rideaux épais.
Mais quelque chose n’allait pas.
Des dossiers récents étaient empilés sur le bureau.
Mon père marcha droit vers eux.
Je pris le premier.
Factures.
Contrats.
Avenants.
Beaumont Réceptions.
Azuréa Sécurité.
Riviera Services.
Trois sociétés revenaient constamment.
« Pourquoi ces documents sont ici ? »
Marc resta près de la porte.
« Parce que je ne pouvais pas les garder dans mon bureau. »
Claire se tourna vers lui.
« Pourquoi ? »
Il ne répondit pas.
Je commençai à lire.
Au bout de trois pages, mon malaise devint certitude.
Les montants ne correspondaient pas.
Certaines factures étaient doublées.
Certains services apparaissaient deux fois avec des descriptions légèrement différentes.
Mon père tira une chaise.
« Élise. »
Il me tendit un document.