— Il t’a dit ça ?

— Il disait que Bernard avait placé les actions à ton nom pour garder un pouvoir sur votre couple. Il disait qu’il voulait seulement réunir les droits de vote pour négocier avec les investisseurs.

Mon père eut un rire sans humour.

— Très pratique.

Claire continua :

— Puis j’ai vu la version finale.

— Celle qu’il m’a donnée hier ?

— Oui.

— Et ?

Elle regarda mon père, puis moi.

— Ce n’était plus une restructuration.

Je le savais déjà.

Mais l’entendre me glaça.

— Explique.

Claire ouvrit son sac et en sortit une copie.

— Cette clause donne à Mathieu un mandat irrévocable sur une partie de tes droits de vote.

Elle tourna plusieurs pages.

— Celle-ci prévoit qu’en cas d’incapacité temporaire, il peut exercer certains pouvoirs à ta place.

Je fronçai les sourcils.

— Incapacité ?

Elle ne répondit pas immédiatement.

Puis ses yeux descendirent vers mon ventre.

Je compris.

— Ma grossesse.

— Et l’accouchement. Une hospitalisation. N’importe quelle période pendant laquelle tu ne pourrais pas intervenir personnellement.

J’eus soudain froid alors que la chambre était chaude.

— Et CM Développement ?

Claire pointa une autre page.

— Cette société devait recevoir une option sur une partie des titres.

— Pourquoi ta société ?

— Parce que Mathieu ne voulait pas apparaître directement.

Mon père se leva brusquement.

— Donc tu étais son prête-nom.

Claire pâlit.

— Oui.

— Papa.

Il se rassit, mais je voyais ses mains trembler.

Je demandai :

— Qu’est-ce que tu devais gagner ?

Claire ferma les yeux.

— Dix pour cent dans un projet immobilier que Mathieu voulait lancer après l’opération.

Voilà.

Pas de grande histoire d’amour tragique.

Pas une femme manipulée entièrement.

De l’argent.

Une liaison.

Et l’illusion qu’ils seraient plus intelligents que tout le monde.

— Pourquoi revenir cette nuit ?

Claire déglutit.

— Après le dîner, Mathieu m’a appelée.

— Pour quoi ?

— Pour que je prépare une nouvelle version des documents.

— Après mon refus ?

— Oui.

Mon père et moi échangeâmes un regard.

— Qu’est-ce qui devait changer ?

— La date d’effet.

Je la fixai.

— Pour quoi faire ?

— Il voulait que certaines dispositions semblent avoir été acceptées avant votre séjour à Megève.

— Donc avant ce soir.

— Oui.

— Pourquoi ?

Claire se mit à pleurer.

Pas beaucoup.

Des larmes silencieuses.

— Je crois qu’il préparait déjà une histoire selon laquelle tu avais donné ton accord puis changé d’avis à cause de ton père.

Je restai immobile.

Claire poursuivit :

— J’ai ouvert les anciennes versions sur mon ordinateur. Et j’ai trouvé des notes de Mathieu.

— Quelles notes ?

Elle sortit son téléphone.

— Des commentaires dans le document.

Elle me le tendit.

Une capture d’écran.

« Obtenir signature avant naissance. Après, Bernard sera impossible à gérer. »

Plus bas :

« Si E. refuse, faire pression sur le fait qu’elle dépend de moi actuellement. »

Mes doigts se crispèrent autour du téléphone.

— Il a écrit ça ?

— Oui.

Une autre annotation disait :

« Ne pas laisser copie avant signature. »

Je pensai à mon sac.

À ma décision de prendre les papiers.

À son expression lorsque j’avais prononcé le mot « avocate ».

Tout ce qui avait semblé soudain devenait préparé.

Pas la douche.

Je ne crois pas qu’il ait planifié ça à l’avance.

Mais la pression, oui.

L’isolement, oui.

Les documents, absolument.

— J’ai compris que ce n’était pas une opération normale, dit Claire. Et quand il m’a appelée après le dîner, il était furieux. Il a dit que tu allais « apprendre à arrêter de tout discuter ».

Je sentis mon père se raidir.

— Pourquoi tu n’as pas appelé la police ?

Claire resta silencieuse.

— Pourquoi tu es revenue toi-même ?

— Parce que j’avais peur.

— De lui ?

— Aussi de ce que j’avais fait.

Au moins, elle ne chercha pas à devenir l’héroïne.

— Je voulais reprendre les documents originaux et te parler. Je pensais que je pouvais encore arrêter tout ça sans…

Elle regarda mon lit d’hôpital.

— Sans ça.

Je reposai son téléphone.

— Tu vas tout donner aux enquêteurs.

— Oui.

— Tes mails. Tes messages. Les versions des contrats. Tout.

— Oui.

— Même si ça t’incrimine.

Cette fois, elle hésita un peu plus longtemps.

— Oui.

Mon père se pencha vers moi après son départ.

— Tu la crois ?

— Je crois qu’elle dit assez de vérité pour avoir peur.

— Ce n’est pas la même chose.

— Je sais.

Mathieu demanda à me voir le lendemain.

J’ai refusé.

Puis il envoya un message par son avocat.

Il voulait « expliquer le contexte ».

J’ai refusé encore.

Il tenta ensuite de passer par Geneviève.

Sa mère m’envoya un texte de trois pages.

Elle commençait par :

« Ce qui s’est passé hier est regrettable, mais un mariage ne peut pas survivre si une épouse transforme chaque désaccord en affaire juridique. »

Je n’ai lu que jusque-là.

Puis j’ai transféré le message à mon avocate.

Trois jours plus tard, je suis sortie de l’hôpital.

Pas pour rentrer au chalet.

Je suis allée chez mon père.

Mathieu avait interdiction de m’approcher dans le cadre des mesures prises pendant l’enquête.

Le chalet avait été placé sous contrôle de sécurité.

Toutes mes procurations avaient été vérifiées.

Et surtout, mon père m’avait fait promettre quelque chose.

— Plus aucun document sans ton propre avocat.

— Papa…

— Éléonore.

— D’accord.

Il me regarda.

— Même ceux que je te donne, moi.

Ça m’arrêta.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que ce n’est pas parce que je t’aime que tu dois signer les yeux fermés.

J’ai souri pour la première fois depuis la terrasse.

— Tu viens vraiment de me conseiller de me méfier de toi ?

— Absolument.

— Tu vieillis bizarrement.

Il sourit.

Puis ses yeux se remplirent à nouveau de larmes.