Je n’ai pas demandé mon reste. J’ai tourné la poignée de la porte, je l’ai ouverte à la volée et je me suis précipitée dehors dans la nuit fraîche et humide de ce début d’automne.

La pluie tombait en une fine bruine glaciale. Le gravier de l’allée crissait sous mes pas tandis que je courais vers ma voiture, garée à une vingtaine de mètres sous l’éclairage faiblard d’un réverbère. Rosie criait maintenant, terrorisée par le vacarme et la violence de la scène.

« Tout va bien, mon ange, maman est là, on s’en va, on est en sécurité », lui répétais-je en boucle comme un mantra, même si mon propre cœur battait à deux cents pulsations par minute.

Derrière moi, la porte de la maison s’est rouverte avec fracas.

« Éléonore ! Reviens ici tout de suite ! » criait ma mère depuis le perron. « Si tu franchis ce portail, tu n’es plus ma fille ! Tu n’auras plus jamais un centime ! Tu entendras parler de nos avocats pour garde abusive ! »

Je suis arrivée à la voiture, j’ai déverrouillé les portières d’une main tremblante et j’ai installé Rosie dans son siège auto à l’arrière. Mes doigts refusaient d’obéir alors que je tentais d’attacher la ceinture de sécurité.

« Maman, ils arrivent ! » a hurlé Rosie en pointant du doigt la vitre arrière.

Dans le rétroviseur, j’ai vu la silhouette de mon frère Lucas dévaler les marches du perron, suivi de près par ma mère. Lucas n’avait plus son air détaché ; son visage était tordu par une rage mauvaise. Il tenait à la main les clés de son propre véhicule. Ils ne cherchaient pas à s’expliquer. Ils cherchaient à m’empêcher de partir, à récupérer le contrôle, à m’étouffer avant que l’histoire ne sorte de ces murs.

J’ai enfin réussi à enclencher le clip de la ceinture de Rosie. J’ai claqué la portière arrière, je me suis jetée sur le siège conducteur et j’ai verrouillé toutes les portes au moment même où la main de Lucas venait frapper violemment contre ma vitre.

« Ouvre cette putain de porte ! » criait-il, le visage collé au verre. « Tu ne vas nulle part avec la petite ! »

J’ai mis le contact. Le moteur a rugi. Sans regarder mon frère, j’ai enclenché la marche arrière et j’ai appuyé sur l’accélérateur. Les pneus ont patiné sur le gravier mouillé, projetant de la boue et des pierres sur Lucas qui a dû faire un bond en arrière pour éviter d’être renversé.

J’ai braqué le volant, remis la première et me suis engagée en trombe sur la petite route départementale qui menait au village. Dans le miroir central, j’ai vu les phares de la voiture de Lucas s’allumer. Il partait à notre poursuite.

La nuit était sombre, la route étroite et sinueuse, bordée par d’épais sous-bois. Mes mains agrippaient le volant avec tant de force que mes articulations me faisaient mal. À l’arrière, Rosie pleurait à chaudes larmes, prostrée dans son siège.

« Maman… j’ai peur… »

« Ne regarde pas derrière, chérie », ai-je dit en essayant de stabiliser ma voix malgré les tremblements qui me secouaient. « Regarde maman dans le miroir. On va bien. Je te promets qu’on va bien. Personne ne te touchera plus jamais. »

Les phares de Lucas se rapprochaient dangereusement. Il collait à mon pare-chocs arrière, me faisant des appels de phares aveuglants. Il essayait de me mettre la pression, de me pousser à la faute, à l’écart de la route. C’était un jeu pour lui, une démonstration de force comme il en avait l’habitude depuis notre enfance. Il avait toujours été le fils chéri, celui à qui on pardonnait tout, le tyran protégé de la famille.

Mais ce soir, je ne jouais plus selon leurs règles.

Je connaissais cette route par cœur. J’y avais grandi. Je savais qu’à deux kilomètres d’ici se trouvait le carrefour de la grande route nationale, et juste avant, un petit poste de gendarmerie locale. Normalement, à cette heure-ci, il y avait au moins une patrouille de garde.

Lucas a tenté une manœuvre dépasser par la gauche sur une ligne continue. Son 4×4 massif s’est porté à ma hauteur. Il a donné un coup de volant vers la droite pour essayer de me rabattre vers le fossé. Le choc de nos carrosseries a produit un grincement d’acier effroyable qui a fait hurler Rosie.

« Espèce de malade ! » ai-je crié dans l’habitacle vide.

Au lieu de freiner comme il l’espérait certainement, j’ai fait la seule chose à laquelle il ne s’attendait pas : j’ai pilé sec.

Son gros véhicule, emporté par son élan et son poids, m’a dépassée d’un coup. J’ai immédiatement réaccéléré, tournant le volant à droite pour m’engager sur une petite voie communale sans issue pour lui, mais qui menait directement à l’arrière du bourg. Lucas a mis plusieurs secondes à réagir et à faire demi-tour. Ces secondes étaient ma planche de salut.

J’ai roulé pied au plancher pendant trois minutes interminables jusqu’à apercevoir les lumières bleues et blanches rassurantes de la gendarmerie.

J’ai freiné brusquement sur le parking de la brigade, faisant crisser les pneus. Sans même couper le moteur, je suis sortie de la voiture, j’ai détaché Rosie d’un geste frénétique, je l’ai prise dans mes bras et je me suis précipitée vers les portes vitrées du bâtiment.

J’ai appuyé frénétiquement sur l’interphone de l’entrée.

« S’il vous plaît ! Aidez-moi ! Ouvrez ! » criais-je dans le haut-parleur.

La porte s’est déverrouillée dans un déclic sonore. Un gendarme en uniforme, la quarantaine, l’air surpris et vigilant, est apparu dans le sas.

« Madame ? Qu’est-ce qui se passe ? »

Au même moment, le 4×4 de Lucas a surgi au bout de la rue. Apercevant les locaux de la gendarmerie et l’officier en uniforme sur le perron, mon frère a freiné brutalement. Il a hésité une seconde, puis a fait faire un demi-tour rapide à son véhicule avant de disparaître à toute vitesse dans la nuit.