En franchissant le seuil, l’odeur d’essence et de papier brûlé nous prit immédiatement à la gorge. L’intérieur était sombre, meublé de pièces poussiéreuses recouvertes de draps blancs qui ressemblaient à de véritables fantômes figés dans le temps.
« Maman ! » cria Ethan, sa voix résonnant dans la vaste entrée au parquet craquant. « Maman, où es-tu ?! »
Au premier étage, des bruits de pas précipités et des étouffements de toux répondirent à son appel. Nous avons gravi l’escalier en colimaçon à toute vitesse, guidés par la fumée de plus en plus dense qui envahissait le couloir.
Dans une grande pièce qui devait autrefois servir de bibliothèque, Margaret était agenouillée devant une cheminée en marbre noir. Un feu rugissant y brûlait, alimenté par des liasses de dossiers médicaux et des cahiers à la couverture en cuir qu’elle y jetait frénétiquement. Elle tenait un bidon d’essence à portée de main, le visage maculé de suie, les yeux affolés.
« Arrête ça tout de suite ! » hurla Ethan en se précipitant sur elle.
Il lui arracha des mains un gros registre qu’elle s’apprêtait à jeter dans les flammes. Margaret poussa un cri strident, un son presque animal, et tenta de s’agripper aux vêtements de son fils.
« Rends-le-moi ! Ethan, ne lis pas ça ! Au nom du ciel, ne regarde pas ! » sanglotait-elle, méconnaissable, déchue de toute cette élégance froide qu’elle avait arborée toute sa vie.
« Ça suffit, Maman ! » rugit Ethan en la repoussant doucement mais fermement sur le sol. « C’est fini ! Qu’est-ce qu’il y a sous cette tombe ?! Où est mon grand-père ?! Et c’est quoi cette histoire de naissance à l’hôpital de Blackwood ?! »
Margaret s’effondra en larmes, la tête entre les mains, le corps secoué de tremblements incontrôlables. La fumée devenait irrespirable.
« Vanessa, ouvre la fenêtre ! » me cria Ethan tout en étouffant les flammes dans la cheminée à l’aide d’un tapis lourd étalé sur le sol.
Je me précipitai vers la grande vitre, déverrouillai le loquet rouillé et poussai le battant. L’air frais de la forêt s’engouffra brusquement, chassant une partie du nuage toxique. C’est alors qu’en regardant par la fenêtre, mon regard fut attiré par une ombre en bas, au bord de la lisière du bois.
Un homme se tenait là.
Immobile. Vêtu d’un long imperméable sombre, il tenait un téléphone portable à la main. Il nous observait. Quand il vit que je l’avais remarqué, il ne courut pas. Il leva simplement la main et pointa son index vers le bâtiment, puis vers l’étage où nous nous trouvions.
C’était lui. L’homme aux messages.
« Ethan… » chuchotai-je, glacée d’effroi. « Il y a quelqu’un dehors. »
Ethan s’approcha de la fenêtre et scruta la lisière. Mais au même moment, un bruit de pas lourds retentit au rez-de-chaussée. La porte d’entrée venaient de claquer brusquement.
Quelqu’un venait de rentrer dans la maison.
Margaret se redressa soudainement, la terreur se lisant dans ses yeux de façon plus intense encore que lorsque la pelleteuse avait frappé le cercueil.
« Il est là… » murmura-t-elle dans un souffle affolé. « Il nous a suivis… Je savais qu’il attendait ce moment… »
« Qui ça, ‘il’ ?! » s’énerva Ethan en attrapant le registre à demi calciné qu’il avait sauvé du feu. « Parle, Maman ! Parle ou je descends lui demander moi-même ! »
« Non ! Ne descends pas ! » cria Margaret en s’agrippant à sa jambe. « C’est Arthur ! Arthur Whitmore ! »
Le nom retentit dans la pièce comme un coup de tonnerre.
« Arthur ? » répéta Ethan, perdu. « L’oncle Arthur ? Mais tu m’as toujours dit qu’il était mort d’une crise cardiaque avant ma naissance ! Tu m’as dit qu’Edward était son frère unique et qu’il n’avait laissé aucun autre héritier ! »
Margaret secoua la tête, les larmes coulant sur ses joues maculées de suie.
« C’était un mensonge, Ethan… Tout était un mensonge depuis le début. »
Les pas dans l’escalier devenaient plus distincts, lents, méthodiques. Chaque craquement du bois résonnait comme le décompte d’une bombe à retardement.
Je me rapprochai d’Ethan, attrapant un tisonnier en fer forgé qui posait près de la cheminée. Mon cœur battait si fort dans mes tempes que j’avais l’impression que ma tête allait exploser.
La silhouette apparut dans l’encadrement de la porte de la bibliothèque.
L’homme qui entra n’était plus tout jeune, mais il dégageait une autorité froide et impressionnante. Il devait avoir un peu plus de soixante-dix ans, le cheveu blanc coupé court, des traits anguleux qui rappelaient de manière troublante ceux d’Ethan. Ses yeux, d’un bleu acier perçant, se posèrent d’abord sur Margaret, puis sur Ethan, et enfin sur moi.
Dans sa main droite, il tenait un petit carnet noir usé.
« Bonjour, Margaret », dit l’homme d’une voix grave, d’un calme terrifiant. « Trente-deux ans que j’attends ce moment. Tu as bien couru. Mais on ne court pas éternellement contre son propre sang. »
« Arthur… » souffla Margaret, la voix complètement éteinte.
Ethan fit un pas en avant, se plaçant instinctivement entre l’homme et moi. « Qui êtes-vous ? Et que nous voulez-vous ? »
L’homme esquissa un sourire amer, un sourire sans aucune chaleur.
« Qui je suis ? Je suis l’homme dont cette femme a volé la vie. Je suis Arthur Whitmore. Le véritable propriétaire du domaine, de la fortune, et de ce nom dont tu te tares, mon jeune ami. Et toi… tu es le fruit du plus grand crime de cette famille. »
« C’est faux ! » hurla Margaret en se levant péniblement. « N’écoute pas cet homme, Ethan ! Il est fou ! Il a toujours été fou ! »
« Fou ? » répliqua Arthur en faisant un pas de plus dans la pièce. « Est-ce être fou que de vouloir récupérer ce qui m’a été arraché ? Est-ce être fou que d’avoir été déclaré psychiatriquement irresponsable et enfermé sous un faux nom dans l’aile Ouest de l’hôpital de Blackwood en 1994, pendant que vous me faisiez passer pour mort ?! »