Soudain, un bruit de pas lourds résonna au-dessus de sa tête, suivi du claquement métallique de la trappe principale du sous-sol qui s’ouvrait.
Des chaussures descendirent lentement les marches en bois de l’escalier central. Une lumière vive balaya les murs de béton.
« Victoria m’a dit qu’elle n’avait pas trouvé Madeline dans sa chambre », disait la voix de Jeffrey, résonnant avec un écho sinistre dans les souterrains. « Cette idiote cherche sûrement une issue de secours par le jardin d’hiver. Je vais fermer les vannes du gaz et couper le disjoncteur général pour la bloquer dans le noir. »
Madeline se plaqua contre l’ombre d’un épais pilier porteur, retenant son souffle.
Jeffrey apparut dans le couloir central, tenant une lampe torche puissante d’une main et une mallette en aluminium de l’autre. Il s’arrêta devant la cellule de Liam. Il jeta un coup d’œil distrait à travers la grille, crachant presque sur le sol.
« Tais-toi là-dedans », grogna-t-il à l’adresse de l’enfant qui s’était rencogné dans le noir. « Dans deux heures, nous serons au-dessus de l’Atlantique. Tu pourras pourrir ici jusqu’à ce que les huissiers découvrent ce qu’il reste de cette bicoque. »
Il posa sa mallette sur une caisse en bois pour consulter l’écran de sa montre connectée. Son dos était tourné vers Madeline. Le trousseau de clés pendait librement à sa hanche droite.
C’était l’unique chance. Il n’y en aurait pas de seconde.
Madeline retira ses escarpins d’un mouvement fluide. Pieds nus sur le béton glacial, elle avança avec la légèreté d’un félin. Elle ne ressentait plus ni peur, ni hésitation. Seule persistait une lucidité glaciale, canalisée vers un seul objectif : neutraliser la menace.
À deux mètres de lui, le plancher supérieur craqua sous les pas précipités de Victoria qui cherchait Madeline au rez-de-chaussée. Jeffrey tourna la tête, alerté par l’anomalie sonore.
Avant qu’il n’ait pu compléter son mouvement, Madeline jaillit de l’obscurité.
De toute la force de son corps, elle projeta la lourde bouteille de vin millésimé qu’elle avait saisie sur une étagère basse directement contre le crâne de son mari. Le verre épais explosa avec un bruit sourd et mat. Le vin rouge sombre gicla sur les murs blancs en se mêlant au sang chaud de Jeffrey.
L’homme poussa un rugissement de bête blessée, tituba sous le choc, mais sa carrure imposante l’empêcha de s’effondrer immédiatement. Il pivota, les yeux injectés de sang, la tempe déchirée, et découvrit Madeline debout devant lui, armée de ses longs ciseaux de tailleur.
« Espèce de garce… » cracha Jeffrey en se jetant sur elle pour lui broyer la gorge.
Ses mains massives se refermèrent sur le cou de Madeline, la propulsant violemment contre les étagères de vin. Des dizaines de bouteilles s’écrasèrent au sol dans un fracas assourdissant. L’air manqua instantanément dans les poumons de la jeune femme. La force de Jeffrey, décuplée par la panique et la rage, était colossale. Des taches noires commencèrent à danser devant ses yeux tandis qu’il serrait impitoyablement ses doigts autour de sa trachée.
« Tu aurais dû mourir à Londres ! » grogna-t-il, un rictus de haine déformant son visage ensanglanté. « C’était prévu ! L’accident de taxi était payé ! Tu as tout gâché en survivant ! »
Ces mots furent l’électrochoc dont Madeline avait besoin. L’attentat manqué six mois plus tôt sur Regent Street, que Scotland Yard avait classé comme un délit de fuite routier ordinaire, portait la signature de Jeffrey. Il avait tenté de l’assassiner à distance pour toucher les polices d’assurance-vie et hériter directement de la fortune Vance.
Rassemblant l’intégralité de ses forces restantes, Madeline leva son bras droit et planta profondément la pointe acérée des ciseaux dans la cuisse de Jeffrey.
L’acier s’enfonça de plusieurs centimètres dans le muscle quadriceps.
Jeffrey lâcha prise dans un hurlement d’agonie strident. Il tomba lourdement à genoux sur les tessons de bouteilles brisées, portant désespérément les mains à sa jambe perforée d’où giclait un flot continu de sang artériel pourpre.
Madeline roula sur le côté, toussant et crachant pour retrouver son souffle. Sans perdre une demi-seconde, elle arracha le trousseau de clés de la ceinture de l’homme agonisant et se précipita vers la porte de la cellule.
« Madeline… attends… » supplia Jeffrey d’une voix mourante, se vidant rapidement de son sang sur le béton trempé de vin et de verre brisé. « On peut s’arranger… l’argent… tout est sur un compte chiffré… je te donne les codes… »
Elle ne lui accorda même pas un regard. Elle inséra la troisième clé dans le cadenas. Le verrou sauta dans un claquement libérateur.
La porte s’ouvrit.
Madeline se précipita à l’intérieur, tomba à genoux sur le matelas et enveloppa Liam de ses bras. L’enfant était d’une légèreté affolante, ses petits os semblant prêts à se rompre sous la moindre pression. Mais cette fois, Liam ne recula pas. Il enfouit son petit visage sali dans le creux du cou de sa mère, et pour la première fois depuis deux ans, des larmes chaudes coulèrent sur ses joues silencieuses.
« C’est fini, mon trésor », pleura Madeline en embrassant frénétiquement ses cheveux emmêlés. « Maman est là. Maman ne te quittera plus jamais. »
En haut de l’escalier, des pas précipités résonnèrent. Victoria venait d’entendre les cris et le fracas du combat.
« Jeffrey ?! Qu’est-ce qui se passe là-bas ? Jeffrey, réponds-moi ! » criait-elle depuis le palier supérieur.
Madeline souleva Liam dans ses bras, le calant solidement contre sa poitrine avec son bras gauche, tandis que sa main droite ramassait un lourd goulot de bouteille brisée au sol. Elle ne pouvait pas remonter par l’escalier central sans tomber nez à nez avec sa rivale.
Elle retourna rapidement vers l’étroit monte-charge de service. Elle y déposa doucement Liam.
« Écoute-moi très attentivement, Liam », lui murmura-t-elle avec une infinie douceur mais une autorité absolue. « Reste assis là, sans faire aucun bruit. Tu es dans une forteresse magique. Rien ne peut t’atteindre. Je reviens te chercher dans deux minutes. Tu as compris, mon grand garçon courageux ? »