« Elle est un peu fatiguée, chéri, » répondit doucement Vanessa d’une voix mielleuse. « Elle a dit qu’elle avait un petit mal de tête et a préféré s’allonger. Laisse-la se reposer un peu, je lui monterai une assiette plus tard. »

Daniel ne monta pas. Il fit confiance, comme toujours.

Vers minuit, lorsque la maison sombra enfin dans une obscurité totale et un silence d’encre, Lily s’éveilla en sursaut. Une soif brûlante lui desséchait la gorge. Consciente que tout bruit de pas pouvait réveiller Vanessa dont la chambre donnait sur le palier, elle se faufila pieds nus sur le parquet grinçant.

En passant devant la porte entrouverte du bureau de son père, une lueur ténue attira son attention. Vanessa n’était pas couchée.

Lily s’immobilisa, se dissimulant dans l’ombre portée par la grande horloge comtoise du couloir.

Vanessa était assise au bureau de Daniel, éclairée seulement par la lumière bleutée de son téléphone portable. Sur la table devant elle se trouvait une vieille boîte en bois sculpté – une boîte que Lily reconnut immédiatement. C’était la boîte à souvenirs de Sarah, celle que Daniel gardait autrefois précieusement sur sa table de chevet avant que Vanessa ne la fasse reléguer au fond d’un placard sous prétexte de « tourner la page pour aller de l’avant ».

Vanessa maniait une petite lame de cutter avec une précision méthodique. Elle avait retiré le double fond de la boîte en bois sculpté.

Lily retint sa respiration.

De la cachette secrète, Vanessa extirpa une enveloppe épaisse en papier kraft, jaunie sur les bords, scellée à la cire bordeaux. La cire portait l’empreinte de la bague en argent que Sarah portait toujours à son annulaire gauche.

Sur le devant de l’enveloppe, une écriture élégante, pleine de déliés familiers, était tracée à l’encre bleue :

« Pour Lily, à ouvrir le jour de tes dix-huit ans – De la part de ta maman qui t’aime éternellement. »

Vanessa contempla l’enveloppe avec une expression de mépris glacial. Elle murmura pour elle-même :

« Une fiducie bloquée… Jusqu’à ses dix-huit ans ? Cinq cent mille dollars de l’assurance-vie et les droits de la maison de ses grands-parents ? Tu croyais vraiment que j’allais élever ta gamine pour des miettes pendant que tout lui revenait ? »

Un frisson glacial parcourut l’échine de Lily. Même à huit ans, elle comprit l’essentiel de ce qui venait d’être prononcé : sa mère lui avait laissé un trésor, une protection, quelque chose de capital que Vanessa voulait détruire ou s’approprier.

Vanessa ouvrit le tiroir du bureau et en sortit un briquet métallique. Elle actionna la molette. Une flamme jaune et vacillante illumina son visage dur, presque démoniaque. Elle approcha le coin de l’enveloppe de la flamme.

Non ! pensa Lily dans un hurlement muet. C’est maman ! C’est le dernier mot de maman !

Sans réfléchir aux conséquences, portée par un instinct de préservation viscéral, Lily poussa délibérément le grand vase en céramique posé sur la console près de l’horloge.

Le fracas fut assourdissant. La céramique vola en éclats sur le parquet, résonnant comme un coup de tonnerre dans la maison endormie.

Vanessa sursauta violemment, éteignit le briquet dans la panique et laissa tomber l’enveloppe sur le bureau. « Qu’est-ce que… ? »

Au même moment, une porte claqua au bout du couloir. « Vanessa ? Lily ? Qu’est-ce qui se passe ? » cria la voix ensommeillée mais paniquée de Daniel.

Dans la confusion de l’obscurité, profitant de la seconde où Vanessa se tournait vers la porte du bureau pour intercepter son mari, Lily se glissa comme une ombre sous la table, attrapa l’enveloppe tombée au sol et courut pieds nus se réfugier dans sa chambre. Son cœur battait si fort qu’elle crut que ses côtes allaient se briser.

Elle glissa l’enveloppe épaisse directement sous la doublure de son matelas, contre le sommier, là où personne n’irait jamais regarder, puis se jeta sous sa couverture, feignant un sommeil profond.

Quelques secondes plus tard, la porte de sa chambre s’ouvrit avec fracas. Vanessa entra, haletante, les yeux brillants d’une rage indicible. Daniel la suivait de près, allumant le plafonnier.

« Lily ! » s’écria Daniel en voyant sa fille trembler sous les draps. « Tu vas bien ? Qu’est-ce qui s’est passé en bas ? »

Vanessa intervint immédiatement, la voix tremblante mais parfaitement calculée : « Daniel… je crois qu’elle a fait un cauchemar ou qu’elle cherchait quelque chose dans le noir. Elle a renversé le vase de ta grand-mère. Et… Daniel, elle est entrée dans ton bureau. »

Daniel fronça les sourcils, partagé entre la fatigue et l’incompréhension. « Le bureau ? Pourquoi faire ? »

Vanessa s’approcha du lit, son regard dardant des éclairs invisibles pour Daniel vers Lily. « Je ne sais pas, chéri. J’étais en train de ranger quelques dossiers quand j’ai entendu du bruit. Quand je suis sortie, elle s’enfuyait. Elle a l’air très agitée ces derniers temps. Je t’avais dit qu’elle développait des comportements étranges à l’école… »

Lily redressa la tête. Pour la première fois de sa vie, la peur ne la paralysa pas ; elle se transforma en une onde de colère pure et protectrice pour la mémoire de sa mère.

« Ce n’est pas vrai ! » cria Lily d’une voix perçante. « Elle ment, papa ! Elle avait un briquet ! Elle voulait brûler les affaires de maman ! »

Daniel se figea, déconcerté par la violence des accusations. « De quoi tu parles, Lily ? Un briquet ? Vanessa, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

Vanessa laissa échapper un petit rire incrédule, portant une main théâtrale à sa poitrine. « Un briquet ? Daniel, enfin ! Tu crois vraiment que je ferais une chose pareille ? Lily invente n’importe quoi parce qu’elle sait qu’elle a brisé un vase de valeur et qu’elle a fouillé dans tes tiroirs. Tu vois bien qu’elle est en pleine crise ! »