Je savais qu’elle s’appelait Sophie.

Qu’elle était morte lorsque Léa était encore bébé.

On m’avait dit qu’il s’agissait d’un accident de voiture, survenu en région parisienne.

Laurent n’en parlait presque jamais.

Dans le grand salon, il y avait une photographie de Sophie tenant Léa dans ses bras.

Une jolie femme brune au sourire doux.

Mais lorsque Camille était arrivée dans cette maison, trois ans auparavant, la plupart des photos avaient disparu.

Elle disait que Laurent devait « tourner la page ».

Je n’avais pas osé intervenir.

— Tu as trouvé une photo de ta maman ? ai-je demandé.

Léa a hoché la tête.

— Dans le bureau de papa. Mais derrière, il y avait des mots.

— Tu te souviens de ces mots ?

Elle a réfléchi.

— Il y avait écrit… « Pour Léa, quand elle sera assez grande. »

J’ai eu un frisson.

— Et qu’est-ce que tu en as fait ?

— Je l’ai remise dans le tiroir. Mais Camille m’a vue.

Je comprenais enfin pourquoi la petite avait commencé à changer de comportement ces dernières semaines.

Elle avait découvert quelque chose.

Quelque chose que Camille ne voulait pas qu’elle voie.

À 19 h 27, j’ai appelé de nouveau Monsieur Delmas.

Il a répondu immédiatement.

— Isabelle ?

— Nous sommes enfermées dans ma chambre. Léa mange un peu.

J’ai entendu un soupir de soulagement.

— Elle va bien ?

— Elle est épuisée. Monsieur… Elle m’a parlé d’une photo de Sophie.

À l’autre bout du fil, plus aucun bruit.

— Quelle photo ?

J’ai répété les paroles de Léa.

Sa respiration s’est accélérée.

— Mon Dieu…

— Monsieur Delmas, qu’est-ce qui se passe dans cette maison ?

Il n’a pas répondu tout de suite.

Puis il a dit :

— Isabelle, il y a trois semaines, j’ai découvert des mouvements suspects sur un compte ouvert au nom de Léa.

Je me suis redressée.

— Un compte ?

— Sophie lui a laissé un patrimoine important. Une assurance-vie, des placements et une part de l’entreprise familiale. Tout devait être administré dans l’intérêt de Léa jusqu’à sa majorité.

— Et alors ?

— J’ai découvert des demandes de transfert que je n’avais jamais autorisées.

Je regardais Léa manger lentement son biscuit.

Je ne pouvais pas imaginer qu’une enfant aussi petite puisse se retrouver au milieu d’une histoire d’argent.

Laurent a continué :

— J’ai commencé à vérifier discrètement. Camille avait utilisé des copies de documents personnels. Elle connaissait les mots de passe de certains comptes et avait tenté de faire passer plusieurs opérations pour des dépenses liées à Léa.

— Vous l’avez confrontée ?

— Pas encore. J’attendais les conclusions de mon avocat. Je voulais comprendre jusqu’où elle était allée.

Sa voix s’est brisée.

— Je pensais qu’elle cherchait seulement à détourner de l’argent. Je n’avais pas imaginé qu’elle pouvait faire subir ça à ma fille.

Je suis restée silencieuse.

Je savais qu’il culpabilisait.

Mais je ne pouvais pas lui mentir.

— Monsieur, Léa a peur d’elle depuis longtemps.

— Je sais.

J’ai senti la colère monter.

— Vous le saviez ?

— Je savais qu’elles avaient des relations difficiles. Camille me disait que Léa refusait son autorité. Mais je n’ai jamais vu ce que vous venez de me décrire.

— Elle ne mangeait presque plus, monsieur. Elle ne souriait plus. Elle sursautait chaque fois que votre femme entrait dans une pièce.

Laurent n’a rien répondu.

Alors j’ai ajouté :

— Je ne vous dis pas ça pour vous faire souffrir. Mais quelqu’un aurait dû écouter cette petite fille bien avant aujourd’hui. Moi comprise.

Je l’ai entendu pleurer.

Un homme d’affaires que j’avais toujours connu impeccable, autoritaire et réservé.

Il pleurait au téléphone.

— Vous avez raison, Isabelle.

Puis il m’a expliqué l’histoire de l’enveloppe bleue.

Elle contenait les copies des documents que son avocat avait réunis : relevés de comptes, correspondances, procurations contestées et notes de Sophie retrouvées dans les archives familiales.

Laurent l’avait cachée dans un compartiment fermé de son bureau.

Il craignait que Camille cherche à faire disparaître les preuves dès qu’elle comprendrait qu’il avait découvert ses agissements.

— N’allez pas la chercher, m’a-t-il ordonné. Je veux seulement que vous restiez avec Léa.

J’ai promis.

Mais quelques minutes après notre conversation, j’ai entendu des bruits dans le couloir.

Des portes de placard.

Des tiroirs qu’on ouvrait brutalement.

Puis la voix de Camille.

— Où est-ce que tu as mis ça, Laurent ?

Je me suis approchée de la porte sans l’ouvrir.

À travers le bois, j’entendais ses talons aller et venir.

Elle cherchait quelque chose.

L’enveloppe.

J’en étais certaine.

Soudain, on a frappé à ma porte.

Trois coups secs.

— Isabelle.

Je n’ai pas bougé.

— Je sais que vous êtes là.

Léa m’a regardée, terrifiée.

Je lui ai fait signe de rester silencieuse.

Camille a frappé de nouveau.

— Ouvrez cette porte immédiatement.

J’ai pris une inspiration.

— Madame, Monsieur Delmas m’a demandé de rester avec Léa.

Un rire bref.

— Vous pensez vraiment qu’il va vous protéger ?

Je n’ai pas répondu.

Elle a continué :

— Isabelle, vous êtes une employée de maison. Vous avez bientôt soixante ans. Vous croyez qu’il sera difficile de trouver quelqu’un qui dira que vous avez mal compris la situation ?

J’ai senti mes mains trembler.

Puis elle a ajouté, plus doucement :

— Ouvrez. Nous pouvons trouver un arrangement.

Je connaissais cette voix.

La voix qu’elle utilisait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose.

— Je ne veux aucun arrangement, madame.

Le silence est revenu.

Puis elle a dit :

— Très bien. Vous aurez choisi.

Ses pas se sont éloignés.

Je me suis assise au bord du lit.

Léa a posé son biscuit.

— Isabelle ?

— Oui, ma chérie ?

— Elle va te faire partir ?

J’ai eu envie de lui promettre que non.

Mais je ne savais pas encore ce qui allait se passer.

Alors je lui ai seulement dit :

— Je ne vais pas te laisser seule maintenant.

Elle s’est blottie contre moi.