« Dégagez l’espace ! » aboya le colonel Carter d’une voix où résonnait l’autorité brute du champ de bataille. « Elle entre en collapsus circulatoire. Sa pression artérielle s’effondre, elle fait une arythmie sévère. »

Ses mains étaient fermes, d’une précision d’horloger. Il me fit basculer doucement sur le flanc, maintenant mes voies respiratoires dégagées. À travers le brouillard qui assombrissait ma vue, je le fixai. Ses yeux bruns étaient ancrés dans les miens, calmes, rassurants, constituant le seul phare dans la tempête sensorielle qui m’emportait. Mon cœur ne battait plus : il vibrait, semblable aux ailes d’un colibri affolé, bloqué dans un rythme désordonné et inefficace. L’oxygène désertait mes muscles.

Daniel, les mains dans les poches, tenta une dernière esquisse de ricanement en direction de son avocat. « C’est absurde. Monsieur le juge, elle a fait exactement la même crise d’angoisse théâtrale à l’anniversaire de ma mère il y a trois mois. Ne vous laissez pas abuser par ce cirque. »

Le colonel Carter ne tourna même pas la tête, mais sa réplique cingla comme un fouet. « Ce n’est pas une crise d’angoisse, abruti. Ses lèvres sont cyanosées, son pouls fémoral disparaît et ses pupilles sont asymétriques. Elle fait une défaillance multiviscérale aiguë. Si vous aviez la moindre humanité, vous fermeriez votre bouche et vous prieriez pour qu’elle ne meure pas sous vos yeux. »

Un silence pétrifié tomba sur la salle. Jamais personne n’avait parlé à Daniel sur ce ton. Le visage de mon mari perdit d’un coup toute couleur, non par culpabilité, mais par l’affront direct porté à son orgueil devant une salle bondée. Patricia ouvrit la bouche pour rétorquer, mais le juge Hanley se dressa de toute sa hauteur, le visage assombri d’une colère monumentale.

« Assez ! » rugit le magistrat en pointant son doigt vers Daniel et sa mère. « Maître Vance, tenez vos clients avant que je ne les fasse immédiatement incarcérer pour outrage à magistrat ! »

Les sirènes retentirent alors au loin, déchirant la rumeur urbaine, montant en puissance jusqu’à s’arrêter net au pied du palais de justice. Les portes à double battant claquèrent lourdement. Quatre ambulanciers pénétrèrent dans la salle au pas de course, poussant un brancard lourdement chargé de matériel de réanimation.

« Femme, la trentaine, état de choc inexpliqué, tachycardie ventriculaire polymorphe », énonça Carter avec une rapidité millimétrée, sans lâcher mon poignet. « Aucune notion de traumatisme récent. Elle a perdu connaissance spontanément après une altération progressive de l’état général. »

Le masque à oxygène se plaqua sur mon visage dans une bouffée glacée. Une aiguille mordit le pli de mon coude. On me souleva sans ménagement, mes membres pendouillant avec une mollesse de pantin désarticulé. Au moment où le brancard pivotait pour franchir les portes, mon regard croisa une dernière fois celui de Patricia. Elle avait enfin tiré un mouchoir de son sac. Mais ses doigts ne tremblaient pas ; ils s’acharnaient fébrilement sur l’écran de son téléphone portable.

Puis, le néant m’engloutit complètement.

Je repris conscience dans une semi-obscurité rythmée par le bip régulier et lancinant d’un moniteur cardiaque. L’air sentait l’antiseptique puissant, l’alcool iodé et le plastique stérile. Une douleur sourde et tenace me taraudait le crâne, comme si un étau s’y resserrait à chaque pulsation.

« Ne bougez pas, Clara. Vous êtes au service de réanimation du centre hospitalier universitaire. »

La voix était calme, masculine. Je tournai péniblement la tête. Le colonel Aaron Carter était assis sur une chaise en skaï vert, les avant-bras posés sur ses genoux. Il portait toujours son uniforme, mais sa veste militaire était déboutonnée, laissant apparaître le col d’une chemise claire froissée par de longues heures d’attente.

« Pourquoi… pourquoi êtes-vous là ? » parvins-je à articuler. Ma gorge était sèche, râpée par l’intubation qu’on venait visiblement de me retirer.

« Parce que je suis médecin, madame Whitaker, et que le serment que j’ai prêté ne s’arrête pas aux portes d’une caserne », répondit-il avec une gravité empreinte de douceur. « Et surtout, parce que ce qui vous est arrivé dans ce tribunal n’avait absolument rien de naturel. »

Un frisson glacial me parcourut l’échine. « Que voulez-vous dire ? »

À cet instant, la porte battante de la chambre s’ouvrit pour laisser entrer une femme d’une cinquantaine d’années en blouse blanche brodée au nom du service de toxicologie légale, accompagnée d’un homme en costume sombre arborant le badge d’inspecteur de police.

« Je suis le docteur Moreau, chef du département de biochimie », annonça la praticienne en s’approchant de mon lit avec un dossier épais. « Madame Whitaker, vos analyses sanguines complètes viennent de nous parvenir après trois séries de confirmations. Lorsque vous êtes arrivée ici, vous présentiez une concentration sanguine phénoménale de thallium et d’arsenic combinés à dose fractionnée. »

Les mots frappèrent mon esprit sans que je parvienne immédiatement à les assimiler. « De… du poison ? »

« Oui », poursuivit le médecin sans détour. « Ce que l’on appelle un empoisonnement insidieux à bas bruit. C’est un procédé d’une lâcheté absolue. On n’administre pas une dose létale massive d’un seul coup, ce qui éveillerait les soupçons et provoquerait une réaction brutale. On distille d’infimes quantités, jour après jour, semaine après semaine. Les symptômes sont trompeurs : vertiges chroniques, pertes de mémoire passagères, engourdissements des extrémités, tachycardie subite, vomissements inexpliqués. Exactement ce que vos dossiers médicaux antérieurs qualifiaient de troubles psychosomatiques ou de fatigue nerveuse. Si vous n’aviez pas fait cette défaillance aiguë devant le colonel Carter aujourd’hui, vous auriez succombé à un arrêt cardiaque dans votre sommeil d’ici un mois. Et tout le monde aurait conclu à une mort subite de l’adulte, favorisée par la dépression. »

Je restai pétrifiée, les larmes coulant silencieusement sur mes tempes. Les mois d’angoisse défilèrent devant mes yeux. Les réveils avec un goût métallique au fond de la gorge. Cette faiblesse accablante qui m’empêchait de porter Lily dans mes bras. Les regards condescendants de Daniel lorsqu’il me préparait ma tisane du soir avec une prévenance exagérée en me murmurant que j’étais trop fragile pour affronter la vie active. Les petits déjeuners chez Patricia, où elle insistait toujours pour m’offrir ses confitures maison soigneusement étiquetées, dont personne d’autre n’avait le droit de manger.