La vieille femme posa ses mains sur les roues de son fauteuil, refusant qu’on la pousse. Elle se redressa légèrement, embrassant du regard la salle immense, les lustres qui répandaient des cascades de lumière sur les visages figés, l’orchestre interdit, les fleurs hors de prix dont les parfums semblaient soudain bien futiles.
« Et maintenant, mesdames et messieurs, lança la matriarche d’une voix qui résonna jusque sous les voûtes peintes du plafond, le spectacle est terminé. Les enchères sont annulées pour ce soir. Les dons récoltés seront intégralement reversés aux banques alimentaires de l’East Side et aux foyers pour femmes battues. Vous pouvez continuer à boire votre champagne, si le cœur vous en dit. Mais souvenez-vous d’une chose : les fondations de ce monde ne reposent pas sur vos chèques, mais sur les épaules de ceux que vous prétendez ne pas voir. »
D’un mouvement fluide et assuré, Nora fit un pas en avant. Non plus en serveuse craintive guettant les reproches d’un gérant tyrannique, mais la tête haute, fière, son gilet noir désormais semblable à une armure d’honneur. Elle posa ses deux mains sur les poignées du fauteuil roulant.
« Permettez-moi de vous raccompagner à votre voiture, madame Romano, dit doucement la jeune femme. »
« Avec plaisir, ma chère, répondit Eleanor en posant sa main sur celle de Nora. Sortons par la grande porte. Cette maison nous appartient. »
Dans un silence religieux que personne n’osa troubler, au milieu d’une haie d’honneur spontanée formée par les serveurs, les cuisiniers sortis de l’office et les invités pétrifiés de honte et d’admiration mêlées, le fauteuil glissa sur le marbre blanc vers les hautes portes de verre ouvertes sur la nuit de Chicago.
Dehors, le vent d’octobre balayait le Michigan Avenue d’un souffle vif, pur et glacé, emportant avec lui les cendres de l’arrogance d’un empire déchu, tandis que s’allumaient, au loin sur le lac, les premières lueurs d’une aube nouvelle.