Je trouvai la page des « H » et composai le numéro d’Arthur Hastings. Arthur n’était pas seulement notre ancien avocat de famille ; il avait été le camarade de régiment de Thomas et son plus fidèle ami. Bien qu’à la retraite, il gardait un pied dans son ancien cabinet du centre-ville, désormais dirigé par sa fille Sarah.

La tonalité retentit quatre fois avant qu’une voix éraillée et chaleureuse ne décroche.

« Arthur ? C’est Eleanor.

— Eleanor ! Quelle merveilleuse surprise à la veille des fêtes. Comment vas-tu, ma chère ? La neige ne te bloque pas trop là-bas ?

— Arthur… j’ai besoin de toi. Tout de suite. Ce n’est pas une visite de courtoisie. Il s’agit d’un crime. »

Le silence d’Arthur à l’autre bout du fil dura à peine deux secondes, mais il suffit à balayer la légèreté de la conversation.

« J’enfile mon manteau et j’arrive. Ne touche à rien, ne signe rien. Je serai là dans vingt minutes. »

Le thé était froid depuis longtemps lorsque Arthur et sa fille Sarah, une avocate quadragénaire au regard d’acier et aux gestes précis, finirent d’éplucher les quelques documents que j’avais pu rassembler : mes relevés de retraite, les anciens titres de propriété et l’unique facture du traiteur que Priscilla avait laissée sur la cheminée.

Sarah reposa ses lunettes sur la table en bois sombre. Son expression ne laissait place à aucun faux espoir.

« C’est une escroquerie parfaitement orchestrée, Eleanor, dit-elle d’une voix posée. La procuration que Dean vous a fait signer à l’hôpital était particulièrement large. Sur le plan purement bancaire et civil, l’institution financière est couverte : ils ont un acte notarié signé de votre main donnant les pleins pouvoirs à votre fils pour hypothéquer le bien.

— Mais j’étais sous sédatifs lourds ! protestai-je. J’avais quarante de fièvre, j’étais incapable de discerner quoi que ce soit !

— Et c’est précisément là-dessus que repose notre défense au pénal, intervint Arthur en posant sa vieille main ridée mais ferme sur la mienne. L’abus de faiblesse caractérisé. Le fait que les fonds empruntés n’aient jamais transité par un compte à ton usage personnel, mais aient été immédiatement siphonnés vers des comptes d’investissement au nom exclusif de Dean et pour le train de vie de son ménage, prouve l’intention frauduleuse et le détournement.

— Combien de temps cela prendra-t-il ? demandai-je.

— Des mois, répondit Sarah sans détour. Peut-être un an ou deux. La banque va tenter de faire valoir ses droits sur l’immeuble. Nous déposerons une plainte avec constitution de partie civile dès demain matin à la première heure auprès du procureur du comté de Franklin, assortie d’une demande de suspension immédiate de toute procédure de saisie. Mais je dois être honnête avec vous, Eleanor : Dean risque la prison ferme. Plusieurs années.

— Je sais, répondis-je sans ciller.

— Et Priscilla sera sans doute inquiétée pour recel si nous prouvons qu’elle a sciemment profité de ces fonds. »

Arthur me regarda dans les yeux, cherchant la moindre trace d’hésitation dans mon regard. Il connaissait l’amour démesuré que les mères portent souvent à leurs fils uniques, cet aveuglement protecteur qui pousse tant de parents à la ruine pour sauver les apparences de leur progéniture.

« Est-ce que tu es prête à aller jusqu’au bout, Eleanor ? me demanda-t-il doucement. C’est ton fils. Une fois le mécanisme judiciaire enclenché, nous ne pourrons plus arrêter la machine. La presse locale s’en emparera, la réputation de Dean sera anéantie, son mariage volera en éclats.

— Mon fils est mort cet après-midi, Arthur, répondis-je d’une voix d’une clarté limpide. L’homme qui est venu ici n’est qu’un prédateur qui attendait que je ferme les yeux pour me jeter sur le trottoir. Thomas et moi nous sommes privés toute notre existence pour bâtir ce foyer dans l’honneur et le respect du travail bien fait. Je ne sacrifierai pas la mémoire de mon mari ni ma propre dignité pour épargner un lâche. Faites ce qu’il faut. »

Sarah esquissa un mince sourire admiratif. Elle sortit un dossier de sa serviette en cuir.

« Très bien. Nous bloquons tout dès l’aube. Mais pour les jours qui viennent, Eleanor, vous devez quitter cette maison. Dean a les clés, Priscilla sait où vous trouver. La fête qu’ils ont organisée doit être annulée de manière officielle et publique pour éviter que d’autres prestataires ne se retournent contre vous.

— Laissez-moi faire pour la fête, dis-je en me levant. C’est moi qui m’en charge. »

Le lendemain matin, le 24 décembre, le ciel de Columbus était d’un bleu d’acier, glacé et pur.

À huit heures précises, je commençai ma tournée téléphonique. J’appelai d’abord l’entreprise de location de matériel. Lorsque j’expliquai au gérant que la commande de tables, chaises et vaisselle avait été passée sur un compte bancaire usurpé faisant l’objet d’un signalement pour fraude bancaire, son ton passa immédiatement de l’arrogance commerciale à une panique polie. La livraison fut annulée dans la minute.

J’appelai ensuite le traiteur. L’homme fut furieux, affirmant que les dindes rôties, les terrines et les sauces étaient déjà préparées.

« Monsieur, lui dis-je calmement, vous pouvez livrer ces repas à l’adresse de mon fils à Dublin s’il accepte de payer la facture en liquide à la réception. Mais si votre camion s’arrête devant mon allée, je refuserai l’accès et mes avocats vous poursuivront pour tentative d’extorsion sur personne vulnérable. La police est déjà prévenue. »

Il raccrocha en jurant, mais je savais qu’il ne viendrait pas.

Puis vint le geste le plus difficile, mais aussi le plus libérateur. J’ouvris le carnet d’adresses de mon téléphone portable et composai le numéro de la sœur de Priscilla, puis celui des cousins de Dean, de ses oncles, de ses collègues qu’elle avait cru bon d’inviter pour étaler sa prétendue générosité.

À chacun, je délivrai le même message, d’une voix calme, sans éclat de voix, sans drame inutile :