« Vos avocats sont actuellement interrogés au rez-de-chaussée par la police fédérale des marchés et le renseignement militaire », coupa sèchement Henrik Voss en s’avançant. Le vieil homme, cofondateur du groupe avec le père défunt de Clara, semblait vieilli de dix ans, les traits creusés par une amère lucidité. « Ouvre ce maudit dossier, Clara. Ou c’est le procureur qui le fera devant les caméras. »

Les doigts de Clara tremblèrent légèrement lorsqu’elle brisa le sceau du dossier bleu. À l’intérieur reposaient des dizaines de relevés télémétriques, des listings de code source surlignés en jaune fluo, et une série de courriels internes confidentiels.

« Vous prétendez avoir mis au point une architecture logicielle révolutionnaire en moins de dix-huit mois », déclara la colonelle Miller en posant les mains à plat sur la table. « Un exploit que même les plus grands laboratoires de la DARPA n’ont pas réussi à accomplir. En réalité, votre département de recherche sous la direction de monsieur Vance ici présent n’a rien inventé. Vous avez récupéré les travaux d’un projet abandonné par le ministère il y a huit ans : le programme Icare. »

Miller pointa un doigt ganté de cuir vers Jack.

« Le programme Icare a été conçu, codé et breveté par le commandant Jack Rowan ici présent, alors qu’il dirigeait le centre de recherches aérospatiales de la base de Cazaux. À l’époque, le commandant Rowan avait lui-même ordonné le gel du projet car le capteur optronique de l’époque ne supportait pas la montée en charge thermique. Il manquait un processeur quantique pour stabiliser le calcul différentiel. Sans cela, au bout de vingt-trois minutes, l’algorithme perd sa synchronisation avec les gyroscopes inertiels. »

Le silence dans la salle était désormais sépulcral. Les directeurs évitaient soigneusement le regard de Clara.

« Mais vous, Madame Voss », reprit la colonelle d’une voix glaciale, « vous vouliez ce contrat de douze milliards. Vous avez racheté les brevets dormants par l’intermédiaire d’une société-écran basée aux îles Caïmans, falsifié les rapports de conformité thermique et supprimé délibérément les alertes des bancs d’essai pour obtenir l’autorisation de vol d’essai habité prévue pour demain matin sur la base d’Orléans. »

« C’est faux ! » cria Markus Vance, le directeur technique, le visage ruisselant de sueur. « Le code a été restructuré ! Nous avons ajouté une couche de redondance ! »

« Une redondance factice », intervint Jack, sa voix rauque brisant l’agitation ambiante.

Tout le monde se tourna vers l’agent d’entretien. Jack s’avança calmement jusqu’au grand écran tactile. Ses doigts, autrefois habitués aux lignes de commande les plus complexes, glissèrent avec une aisance déconcertante sur l’interface sécurisée de l’entreprise. En moins de cinq secondes, il contourna les trois niveaux de mot de passe administrateur en tapant une série de raccourcis que seuls les concepteurs du système racine pouvaient connaître.

L’affichage commercial fit place à un écran noir balayé de colonnes de données hexadécimales vertes et rouges.

« Vous avez masqué la boucle de rétroaction négative en insérant une instruction de contournement dans le sous-programme 4B », expliqua Jack sans la moindre animosité, décrivant la mécanique du désastre comme un médecin diagnostiquerait une pathologie évidente. « Lorsque le capteur atteint 85 degrés Celsius, l’ordinateur de bord ne prévient pas le pilote. Il tronque les décimales des coordonnées GPS pour éviter l’erreur de dépassement de capacité. Sur un écran de simulateur, cela donne l’illusion de la fluidité. Mais dans un appareil réel, à 200 nœuds au ras des crêtes par mauvaise visibilité, un décalage de trois décimales représente une erreur de positionnement de quatre cents mètres. Demain, l’équipage de test se serait écrasé contre le massif des Vosges sans même avoir entendu une alarme sonner. »

Jack se tourna vers Clara. La jeune milliardaire, d’ordinaire si prompte à détruire ses subordonnés d’une simple réplique acérée, était clouée sur son siège. Ses yeux oscillaient entre les lignes de code qui défilaient à l’écran et cet homme en uniforme d’entretien qu’elle avait traité d’inutile quelques instants plus tôt.

« Qui devait être aux commandes de l’appareil demain matin, Clara ? » demanda Henrik Voss d’une voix brisée.

Clara ne répondit pas. C’est la colonelle Miller qui prit la parole.

« Le capitaine David Vance. Le propre neveu de votre directeur technique. Et le lieutenant-colonel Martin, père de trois enfants. Vous étiez prête à envoyer deux pilotes d’élite à la mort simplement pour que la cotation en bourse de votre groupe ne s’effondre pas lors de l’ouverture des marchés lundi. »

Markus Vance s’effondra sur sa chaise, la tête enfouie dans ses mains, terrassé par l’aveu de sa propre lâcheté. « Je lui avais dit… J’avais dit à Clara que nous n’étions pas prêts. Elle a menacé de me ruiner, de me traîner en justice pour rupture de clause de confidentialité… Elle m’a promis que les tests en vol se feraient à basse vitesse et qu’on corrigerait le patch plus tard… »

« Assez ! » hurla Clara, les yeux injectés de sang, tentant désespérément de reprendre le contrôle de la situation. « Vous n’avez aucune preuve irréfutable ! Tout cela n’est que de la spéculation d’ingénieurs dépassés et les élucubrations d’un agent de ménage aigri ! Sécurité, faites évacuer cette salle immédiatement ! »

Les deux gardes postés à l’entrée ne bougèrent pas d’un millimètre. Ils avaient reconnu les insignes du parquet fédéral sur les badges des deux hommes en costume sombre restés en retrait.

L’un des magistrats s’avança, dépliant une ordonnance judiciaire frappée du sceau de l’État :

« Clara Voss, en vertu de l’article 413 du code de la défense nationale relatif à la mise en danger délibérée de la vie d’autrui par falsification de matériel militaire, et pour tentative de fraude massive envers les forces armées, vous êtes démise de vos fonctions avec effet immédiat par décision du directoire et placée en rétention administrative. »