Un médecin en blouse blanche était à genoux à côté d’elle, lui injectant un produit dans le bras tandis qu’un infirmier tentait de stabiliser son masque à oxygène. Sophie était méconnaissable. Ses joues étaient creusées, sa peau avait pris cette teinte grise et translucide propre aux mourants, et un râle sinistre s’échappait de sa poitrine à chaque inspiration saccadée. Ses cheveux bruns autrefois soyeux n’étaient plus qu’une masse terne et emmêlée sur l’oreiller jauni.

« Sophie ! » cria Arthur.

Ce cri ne ressemblait à rien d’humain. C’était le hurlement d’un homme à qui l’on arrachait les entrailles. Il tomba à genoux dans la poussière, sans se soucier de son costume de couturier qui s’imbibait de l’eau croupie suintant du sol. Il repoussa doucement la main du médecin pour saisir celle de ma mère, une main décharnée, glaciale, aux articulations noueuses abîmées par des années de ménages harassants et de lessives à l’eau froide.

« Sophie… regarde-moi, je t’en supplie. Ouvre les yeux. C’est Arthur. Je suis là. »

Au son de cette voix, les paupières de ma mère frémirent péniblement. Elle lutta contre la brume épaisse qui l’engloutissait. Quand ses yeux vitreux finirent par se fixer sur le visage penché au-dessus d’elle, une onde de terreur pure traversa son regard, avant de se muer en une stupéfaction infinie.

« Ar… thur ? balbutia-t-elle dans un souffle rauque, à peine audible sous le sifflement du respirateur. Tu… tu m’as trouvée… Ne lui fais pas de mal… Ne touche pas à Léo… Je t’en supplie, laisse-lui sa vie…

— Non, non, Sophie, tais-toi, pardonne-moi… sanglota l’homme, pressant la main de ma mère contre son front en pleurant ouvertement. Je ne savais pas ! On m’a dit que tu étais partie avec un autre… On m’a dit que l’enfant était mort-né à la clinique de Lausanne ! Ma mère m’a montré un certificat de décès ! J’ai cru à cette infamie pendant dix-sept ans ! »

Ma mère ferma les yeux, une larme claire traçant un chemin propre sur sa joue maculée de poussière.

« Hélène… murmura-t-elle avec une amertume spectrale. Ta mère… elle m’a tout pris… Mais elle n’a pas réussi à me prendre mon fils… »

Le médecin intervint alors, posant une main ferme sur l’épaule d’Arthur.

« Monsieur de Valmont, nous devons l’évacuer immédiatement. Sa saturation en oxygène est en chute libre, ses poumons sont gravement infectés et son cœur faiblit. Chaque seconde passée ici réduit ses chances de survie. »

Arthur se releva d’un bond, essuyant ses larmes d’un revers de manche rageur. Son autorité naturelle reprit le dessus, galvanisée par l’urgence absolue de la situation.

« Emmenez-la. Réquisitionnez le bloc de soins intensifs numéro un. Je veux les plus grands spécialistes pulmonaires du pays à son chevet avant que nous n’arrivions. Si elle s’éteint, votre carrière s’éteint avec elle. »

Les brancardiers enveloppèrent le corps fragile de ma mère dans une couverture thermique argentée. En quelques instants, elle fut transportée en bas, chargée dans l’ambulance qui démarra dans un hurlement de sirène strident, fendant la nuit noire de ses feux bleutés.

Arthur se tourna vers moi. Il me regarda longuement, ses yeux cherchant dans mon visage les traits de ma mère, mais aussi, je m’en rendais compte maintenant avec un vertige effroyable, les siens. Les mêmes pommettes saillantes, la même ligne de mâchoire, ce même regard indompté qui refusait de plier l’échine devant l’injustice.

« Viens, mon garçon, dit-il d’une voix sourde où perçait une tendresse nouvelle, presque maladroite. Ta place n’est plus ici. Elle ne l’a jamais été. »

Le trajet vers la clinique privée Saint-Roch se fit à une allure folle. Assis à l’arrière de la luxueuse limousine, je contemplais mes mains sales. Tout allait trop vite. En l’espace de deux heures, j’étais passé du statut de paria chassé d’une fête pour milliardaires à celui de passager d’honneur d’un des hommes les plus puissants de la région. Mais au fond de moi, rien de tout cela n’avait d’importance. Une seule pensée martelait mon crâne : maman devait survivre.

Lorsque nous avons franchi les portes de verre de la clinique Saint-Roch, le contraste fut aveuglant. Le marbre étincelait sous des lumières blanches et douces, l’air était frais, aseptisé, dénué de la moindre odeur de décrépitude. C’était précisément cette clinique qui m’avait rejeté le matin même quand j’avais supplié à l’accueil pour qu’on envoie un médecin chez nous, me jetant à la rue parce que je n’avais pas d’argent ni d’assurance pour payer le ticket modérateur.

Le directeur de l’établissement attendait en personne dans le hall, entouré d’une nuée d’assistants fébriles. En apercevant Arthur, il s’avança, les mains tendues dans une courbette servile.

« Monsieur de Valmont ! Tout est en place. Madame est déjà en salle de déchocage. Nos meilleurs praticiens sont à son chevet. Soyez assuré que nous mettons en œuvre les moyens les plus modernes…

— Épargnez-moi vos courbettes, Trémois, le coupa Arthur d’un ton glacial qui fit blêmir le directeur. Ce matin, ce garçon est venu ramper ici pour sauver sa mère. Vous l’avez fait expulser par vos vigiles comme un chien galeux. Ne croyez pas que j’aie oublié qui finance votre nouveau pavillon de cardiologie. Si elle survit, nous rediscuterons de vos méthodes de sélection des patients. Si elle meurt, je vous ruine avant la fin du mois. Hors de ma vue. »

Le directeur déglutit péniblement et s’éclipsa sans demander son reste, suivi de sa garde rapprochée.

Arthur m’entraîna vers une salle d’attente privée au troisième étage. Une vaste pièce meublée de canapés profonds en cuir brun, avec une baie vitrée donnant sur les jardins silencieux de la clinique. Il ôta enfin son nœud papillon qui semblait l’étouffer, déboutonna le col de sa chemise blanche trempée de sueur et s’effondra dans un fauteuil.

Il plongea ses yeux dans les miens.

« Assieds-toi, Léo, s’il te plaît. Il est temps que tu saches. Tu as le droit de savoir toute la vérité, aussi laide et impardonnable soit-elle. »