— Valeria ! hurla la voix suraiguë de Patricia, mêlée à des bruits de pas précipités. Où est-elle ? Espèce d’inconsciente, où as-tu emmené ma mère ?
— Elle est en sécurité, répondit froidement Valeria, le cœur battant à grands coups dans sa poitrine.
— Ramène-la immédiatement ! Tu ne te rends pas compte de ce que tu as fait ! Rogelio est fou de rage. Elle doit prendre ses médicaments, elle est malade, elle n’a pas toute sa tête ! Tu l’as enlevée de son domicile !
— Son domicile ? Une cave humide sans chauffage, avec un carton en guise de fenêtre et un lit d’hôpital défoncé ? Tu appelles ça son domicile, maman ?
— C’était pour son bien, pour éviter qu’elle ne tombe dans les escaliers ! s’égosilla Patricia. Tu ne sais rien de la charge qu’elle représente. Si tu ne la ramènes pas avant midi, Rogelio va à la police. Il déposera une plainte pour séquestration de personne vulnérable contre toi. Tu entends ? Tu vas ruiner ta carrière !
Une seconde voix s’empara du combiné. Rogelio ne criait pas ; son timbre était bas, râpeux, chargé d’une agressivité contenue qui faisait froid dans le dos.
— Valeria, écoute ta mère et sois intelligente. Tu as pris la vieille, mais tu as aussi pris une boîte qui ne t’appartient pas dans le bureau. C’est du vol qualifié avec effraction domestique. Si cette boîte et la vieille ne sont pas ici dans deux heures, je lance les flics à tes trousses. Et je te garantis que ton nom sortira dans les registres criminels avant ce soir. Tu as cinq minutes pour réfléchir.
La communication fut coupée net. Elena regardait sa petite-fille, tremblante, les mains jointes contre sa poitrine.
— Ils vont appeler la police, Valeria… ils vont te jeter en prison à cause de moi.
— Non, mamie. C’est Rogelio qui a peur. S’il parle de la boîte, c’est qu’il sait exactement ce qu’elle contient. Il sait que le piège est en train de se refermer sur lui.
Valeria aida Elena à enfiler son manteau épais. Elle glissa les documents originaux dans son sac à dos, ne laissant rien dans l’appartement, et commanda un taxi sous un faux nom pour brouiller les pistes. Trente minutes plus tard, elles franchissaient le hall de marbre d’un immeuble de bureaux dans le quartier de Polanco.
Maître Salvador Morales les reçut dans une grande salle de conférence aux murs tapissés de reliures juridiques. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au regard vif et aux manières posées. Dès qu’il vit Elena entrer, marchant avec peine mais le buste digne, il se leva immédiatement pour lui tirer un fauteuil confortable et lui fit servir un thé chaud.
Morales examina minutieusement les documents de la boîte métallique. Ses sourcils se froncèrent à mesure qu’il parcourait les clauses de la fiducie rédigée par Arturo.
— Regardez ici, dit l’avocat en pointant un paragraphe surligné à l’encre rouge par Arturo lui-même. Votre grand-père avait inclus une clause de sauvegarde absolue. Si une procédure de déclaration d’absence ou d’incapacité était engagée à l’encontre d’Elena sans la notification personnelle signée de sa propre main devant le juge en audience publique, l’ensemble des mandats accordés à la famille devenait nul et non avenu. Mieux encore : la gestion du patrimoine était automatiquement confiée à un fonds fiduciaire bancaire indépendant au bénéfice exclusif de Valeria, à condition qu’Elena confirme cette disposition de vive voix devant notaire.
— Et pour le terrain de Vallejo ? demanda Valeria.
— Le terrain de Vallejo fait l’objet d’un compromis de vente préliminaire, répondit Morales en consultant rapidement le registre public de la propriété sur son ordinateur sécurisé. Regardez la date. Le dépôt a été enregistré il y a tout juste trois semaines. Une société immobilière nommée Inversiones del Norte, dont Rogelio est l’administrateur délégué, a signé un accord avec un groupe logistique international pour la somme de cent trente et un millions de pesos. Mais pour que la vente finale soit régularisée et que les fonds soient débloqués, l’étude notariale exige la levée de l’usufruit ou un certificat de décès officiel d’Elena.
— C’est pour cela qu’ils comptaient la faire déclarer morte, souffla Valeria, saisie d’un frisson de dégoût.
— Exactement, confirma Morales avec gravité. Si Elena disparaissait de la circulation, Rogelio avait déposé une fausse main courante pour disparition inquiétante six mois plus tôt. J’ai ici une copie de la fiche d’instruction : il prétendait déjà que sa belle-mère avait fugué dans un état de démence avancée. Il lui suffisait d’obtenir d’un médecin complaisant un constat de présomption de décès ou de finaliser le délai d’absence pour toucher le pactole.
Soudain, le téléphone du bureau de Morales sonna. Sa secrétaire entra un instant plus tard, l’air embarrassé.
— Maître, un certain Rogelio Estrada est à l’accueil avec deux agents de la police municipale de Naucalpan. Il affirme que sa fille a enlevé une personne âgée incapable de discernement et qu’elle retient des biens appartenant à son foyer.
— Comment a-t-il su que nous étions ici ? s’alarma Valeria, sentant un piège se refermer.
— Il a probablement fait tracer le signal du téléphone portable que vous avez utilisé ce matin, ou surveillé les cabinets d’avocats spécialistes du patrimoine avec lesquels vous aviez déjà été en contact par le passé, répondit calmement Morales en rajustant sa veste. Restez ici toutes les deux. Ne dites pas un mot tant que je ne vous le demande pas.
Morales ouvrit la double porte vitrée de la salle de conférence et invita les trois hommes à entrer. Rogelio pénétra dans la pièce comme s’il était chez lui, arborant une veste de cuir coûteuse, le visage crispé par une fureur mal dissimulée. Derrière lui se tenaient deux agents en uniforme, l’air mal à l’aise, visiblement incertains de la légalité de leur présence dans un cabinet d’avocats de la capitale.