Brock a semblé recevoir un coup de massue invisible en plein plexus. La couleur a déserté ses joues rubicondes. Sa bouche s’est entrouverte, mais aucun son n’en est sorti. L’assemblée autour de nous ne bougeait plus. Plus personne ne respirait.
« J’ai bâti cet empire en partant de rien, Brock », ai-je continué d’un ton mesuré en sortant un mouchoir en tissu de ma poche pour retirer la goutte de salive qu’il avait projetée sur ma pommette. « Mes médecins m’ont conseillé le repos et mes héritiers aimeraient me voir jouer au bridge dans un manoir en Normandie. Mais l’inactivité m’empoisonne l’âme. Pour comprendre comment tourne une machine, il faut regarder ses rouages les plus discrets. Je passe le balai ici deux matins par semaine sous une fausse identité pour observer la réalité du terrain, pour voir comment mes directeurs gèrent les équipes, comment le matériel vieillit, et surtout comment les hommes se comportent quand ils pensent que personne d’important ne les regarde. Tu m’as offert un spectacle très instructif ce matin. »
L’athlète de cent vingt kilos paraissait soudain réduit à la taille d’un collégien pris en faute. Ses jambes ont vacillé. La sueur qui perlait sur son front n’avait plus rien à voir avec l’acide lactique de ses entraînements ; c’était la sueur glacée de celui qui voit le sol se dérober sous ses semelles.
« Monsieur… Monsieur Georges… Je… Je ne savais pas… C’était une blague, l’adrénaline de la séance, vous comprenez… La pression des compétitions… Je n’avais aucune intention de vous manquer de respect ! » a-t-il balbutié en tendant des mains tremblantes vers moi, cherchant un appui désespéré.
« L’adrénaline révèle la nature profonde d’un homme, elle ne la crée pas », ai-je répliqué.
De la poche intérieure de ma blouse, j’ai tiré un téléphone sobre, à coque noire mat, sans fioritures. Mes doigts ont glissé sur l’écran pour déverrouiller l’appareil. J’ai sélectionné un contact et j’ai activé le haut-parleur. Trois tonalités ont retenti dans le silence absolu de la nef métallique.
À la quatrième, une voix féminine, nette et incisive, a brisé l’attente : « Bonjour Monsieur de Saint-Amand. J’espère que vous vous portez bien. J’ai préparé les dossiers d’arbitrage pour le comité de jeudi. »
« Bonjour Claire », ai-je répondu sans détacher mes yeux du visage décomposé de Brock. « Je suis actuellement à la succursale de la Porte Maillot. Dites-moi, où en est la finalisation des annexes du contrat d’image pour le nommé Brock Valmont ? »
À l’autre bout du fil, le cliquetis rapide d’un clavier a résonné. Brock suivait ce rythme saccadé comme le compte à rebours d’une condamnation à mort.
« Le dossier est sur mon bureau, Monsieur. Il devait partir pour le service juridique cet après-midi pour la validation du premier versement trimestriel. Il ne manque que votre contreseing pour débloquer les fonds et acter le bail de Neuilly. »
« Annulez tout », ai-je ordonné calmement. « Invoquez la clause d’éthique et de comportement en public, article quatre du protocole préalable. Prévenez le cabinet d’avocats de notifier son agent dans l’heure. Je ne veux plus que ce nom soit associé de près ou de loin à nos marques, à nos filiales ou à nos partenaires commerciaux. Et informez notre division logistique que son accès aux installations du groupe est révoqué avec effet immédiat. »
« Bien reçu, Monsieur. C’est fait dans le système. La notification part immédiatement. Souhaitez-vous que nous réaffections l’enveloppe budgétaire sur un autre profil pour les championnats européens ? »
« Nous verrons cela plus tard, Claire. Merci. »
J’ai raccroché. Le bip sonore marquant la fin de l’appel a retenti comme un couperet sur le billot.
Brock s’est effondré sur le banc de musculation le plus proche, la tête entre les mains. Ses deltoïdes surdimensionnés semblaient s’être vidés de leur substance. Sans ce sponsor, son train de vie somptuaire s’évaporait. Ses dettes contractées auprès de préparateurs physiques douteux, ses loyers impayés en attente de régularisation, ses projets de marque personnelle : tout son édifice de faux-semblants s’écroulait en un instant, balayé par un vieillard en cotonnade bleue.
Les autres clients de la salle échangeaient des regards éloquents. Plusieurs personnes qui avaient subi les outrages quotidiens de l’athlète, ses cris primaires et son refus systématique de partager les machines laissaient poindre des sourires discrets. Personne n’avait pitié de lui. La justice immanente venait de s’exercer au milieu de la poussière de craie.
« Marc », ai-je dit en me tournant vers le directeur qui se tenait toujours au garde-à-vous, pâle comme un cierge.
« Oui, Monsieur de Saint-Amand ? »
« Tu as toléré les dérives de ce garçon pendant des mois parce qu’il apportait de la visibilité sur les plateformes numériques de la salle. Tu as préféré flatter l’arrogance d’un individu plutôt que de protéger la tranquillité et la dignité de tes équipes d’entretien et de tes abonnés ordinaires. Si un encadrant oublie que le respect des petites mains est le fondement d’une maison saine, il n’a plus sa place au poste de commandement. »
Marc a dégluti difficilement, la lèvre tremblante : « Monsieur… Je vous assure que… »
« Tu as un mois pour remettre de l’ordre dans ta gestion et faire preuve de décence managériale. À la prochaine plainte concernant le comportement d’un privilégié envers le personnel de service, c’est ton propre contrat que Claire résiliera. Est-ce que nous nous comprenons ? »
« Parfaitement, Monsieur. Je vous le jure. Cela ne se reproduira jamais. »
Je me suis ensuite retourné vers Brock. L’homme ne levait même plus les yeux. Il contemplait le sol, là où son liquide protéiné commençait à sécher en une croûte terne. Ses épaules étaient agitées de légers soubresauts. Il n’était plus le titan des réseaux sociaux, le prédateur des plateaux d’entraînement ; il n’était plus qu’un gamin arrogant rattrapé par la réalité brutale d’un monde qu’il croyait dominer avec ses biceps.
« Lève-toi, Brock », ai-je murmuré.