Isabelle refusa de s’asseoir, préférant garder les mains occupées à lisser le tablier qu’elle portait machinalement.
— Je voulais vous remercier pour hier soir. Cela faisait trente ans que j’attendais que quelqu’un lui tienne tête. Quand Julien était petit, je n’ai pas su le protéger. J’avais peur de me retrouver sans ressources, rejetée, sans famille… J’ai été lâche, Claire. Et cette lâcheté a détruit la jeunesse de mes enfants.
— Vous avez fait ce que vous avez pu pour survivre dans ce climat, Isabelle, répondit doucement Claire. Mais vous n’avez plus besoin d’avoir peur. Julien est grand, il est fort, et il est prêt à vivre sa propre vie. Vous aussi, vous avez le droit de vivre sans craindre le moindre mot de travers.
Isabelle hésita, serra les mâchoires, puis tira de la poche profonde de son tablier une petite clé en laiton vieilli.
— Philippe n’est pas seulement un homme violent, Claire. C’est un homme qui ment depuis toujours. Il a bâti sa réputation d’industriel intègre sur un mensonge qui le ronge, et c’est ce secret qui le rend si agressif chaque fois que quelqu’un remet son pouvoir en question.
Claire fronça les sourcils, intriguée par le ton soudainement grave de sa belle-mère.
— De quoi parlez-vous ?
— Dans le bureau du sous-sol, derrière le lambris de chêne à côté de la cave à vin, il y a un vieux coffre ignifugé. Philippe pense que j’ignore son existence, mais je l’ai vu y cacher des dossiers il y a une quinzaine d’années, juste avant qu’il ne prenne sa retraite anticipée de l’usine de découpe industrielle qu’il dirigeait. À l’époque, il y a eu un grave accident dans les ateliers. Un jeune ouvrier de vingt-deux ans a perdu un bras à cause d’une machine dont les sécurités hydrauliques avaient été délibérément neutralisées pour accélérer les cadences de production.
Le regard de Claire devint perçant. En tant que professeure d’EPS, les questions de sécurité physique, de responsabilité légale et d’intégrité corporelle étaient au cœur de sa conscience professionnelle.
— Qu’a fait Philippe ? demanda-t-elle.
— Il a falsifié les rapports de maintenance avec l’aide d’un expert corrompu, poursuivit Isabelle d’une voix tremblante. Il a fait porter le chapeau à l’ouvrier, affirmant qu’il était en état d’ébriété et qu’il n’avait pas respecté les consignes. Le garçon n’a touché aucune indemnité, sa vie a été brisée, et son père s’est pendu deux ans plus tard de désespoir. Philippe a reçu les félicitations du conseil d’administration pour avoir évité un scandale coûteux à l’entreprise, et il a touché une prime de départ de près d’un million d’euros avec laquelle il a acheté cette maison et plusieurs biens immobiliers à Lyon.
Claire sentit un froid glacial lui envahir l’échine. L’homme qui prétendait donner des leçons de morale, qui exigeait la soumission absolue au nom du respect et de l’honneur de la famille, avait bâti sa fortune sur le malheur et le déshonneur d’un jeune travailleur sans défense.
— Les originaux des rapports de conformité sont dans ce coffre, dit Isabelle en lui tendant la petite clé. Il ne les a jamais détruits par vanité, ou peut-être par peur qu’un de ses anciens associés ne tente un jour de le faire chanter. Prenez cette clé, Claire. S’il tente de détruire Julien ou de vous nuire, vous devez avoir de quoi vous défendre.
Claire regarda la petite clé dorée au creux de sa main.
— Non, Isabelle, dit-elle en refermant les doigts de sa belle-mère sur le métal froid. Ce n’est pas à moi de fouiller dans son coffre. Si nous utilisons ces méthodes, nous serons comme lui. Mais nous n’allons pas laisser ce secret enterré sous nos pieds.
À ce moment précis, des pas lourds résonnèrent dans l’escalier. Philippe Moreau remontait du sous-sol, tenant à la main une enveloppe épaisse en papier kraft. Son visage s’était durci dans un rictus de triomphe malsain. En voyant les deux femmes réunies dans le couloir, son sourire s’élargit avec une arrogance renouvelée.
— Alors, la réunion des conspiratrices est terminée ? lança-t-il d’un ton narquois. Julien est dans sa chambre, je suppose ? En train de faire ses valises pour son nouveau poste dans le Cantal ?
Julien sortit précisément de la pièce voisine, son manteau sur le bras, un sac de voyage à la main.
— Je ne vais pas dans le Cantal, père. J’ai envoyé ma lettre de démission par coursier il y a une demi-heure. Et j’ai déjà signé un pré-contrat avec un cabinet d’ingénierie indépendant place Bellecour. Je commence lundi prochain.
Le visage de Philippe vira au rouge sombre.
— Tu as fait quoi ? Tu as osé cracher sur mes relations ? Tu penses que tu vas t’en sortir comme ça ? Cette maison est à moi, vos voitures de fonction dépendaient de mes accords industriels, et si tu sors par cette porte, je te déshérite sur-le-champ ! Tu n’auras pas un centime de mon patrimoine !
Claire s’avança calmement, se plaçant aux côtés de Julien.
— Gardez votre argent, monsieur Moreau. Chaque euro de ce patrimoine semble porter le poids d’un péché trop lourd pour qu’on ait envie d’en hériter.
Philippe sursauta, son regard dardant une haine féroce vers Claire.
— De quoi tu parles, espèce d’insolente ? Tu ne connais rien à ma vie ! Tu n’es qu’une petite prof sans avenir qui a réussi à séduire mon imbécile de fils !
— Je parle de l’usine de Saint-Priest, répliqua Claire d’une voix claire, dont chaque syllabe résonna dans le vestibule avec la force d’un gong. Je parle de l’automne 2009. Je parle du jeune Marc Vasseur, qui avait vingt-deux ans quand une presse hydraulique lui a broyé le bras droit parce que vous aviez fait désactiver les capteurs photoélectriques pour gagner dix minutes de cadence par heure.
Le silence qui suivit fut absolu, plus assourdissant que n’importe quelle détonation.