L’été suivant s’installa sur la péninsule avec une douceur dorée. Les eaux du détroit de Juan de Fuca étincelaient sous un soleil généreux, et les forêts de cèdres diffusaient leur parfum chaud et boisé sur toute la baie.
Sur les hauteurs de Port Townsend, face à l’océan, une maison en bardeaux de cèdre gris clair s’élevait au milieu des fougères et des lupins sauvages. Ce n’était ni un manoir intimidant ni une résidence fortifiée, mais une bâtisse chaleureuse, lumineuse, largement ouverte sur la nature par d’immenses baies vitrées qui accueillaient la lumière du nord.
Sur la terrasse de bois, une grande table avait été dressée. Des assiettes de céramique artisanale, des fleurs sauvages cueillies le matin même et des plats simples composaient le repas d’un déjeuner familial.
Leo, qui venait de célébrer ses cinq ans, courait sur la pelouse avec un chiot berger australien qui aboyait joyeusement en tentant d’attraper un ballon rouge. Ses rires clairs emplissaient l’espace, montant vers le ciel pur comme une mélodie libérée de toute entrave.
Grant sortit de la maison, portant un plateau garni de verres d’eau fraîche et d’une carafe de limonade maison. Il avait définitivement abandonné l’armure de ses costumes de ville ; vêtu d’une chemise de lin blanc aux manches retroussées et d’un pantalon de toile, il portait désormais la patine de ceux qui vivent au grand air. Il avait restructuré son groupe à Chicago, cédant la majorité de ses participations opérationnelles à des fondations et à des associés de confiance, ne conservant qu’une branche technologique tournée vers les énergies marines et le développement durable qu’il dirigeait désormais depuis son bureau surplombant la baie de Port Townsend.
Claire le rejoignit sur la terrasse, tenant sous le bras un rouleau d’esquisses pour un livre pour enfants qu’elle venait d’achever d’illustrer. Elle vint se caler contre son épaule, naturellement, sans cette tension qui avait si longtemps alourdi leurs gestes.
Grant passa son bras libre autour de sa taille et déposa un baiser tendre au creux de son cou, humant le parfum d’amande et de mer qui appartenait à elle seule.
« Tu regardes quoi ? » demanda-t-elle doucement en suivant la direction de son regard.
Au loin, à la limite de l’horizon où le ciel se fondait dans les eaux argentées du détroit, un grand voilier blanc glissait toutes voiles dehors, majestueux et serein.
« Je pensais à cette nuit de tempête à Chicago, répondit Grant d’une voix apaisée. Pendant des années, j’ai cru que le froid était tombé sur nous ce soir-là, à cause de la neige et du vent qui frappaient les baies vitrées de cette salle de bal. Mais la vérité, c’est que le froid était en moi depuis bien plus longtemps. Il m’a fallu traverser le désert et perdre tout ce qui comptait pour comprendre que la seule chaleur digne de ce nom n’a rien à voir avec l’or ou la lumière des lustres. »
Claire sourit et posa sa tête contre sa poitrine. Elle entendit le battement régulier, fort et apaisé de son cœur.
« Elle est ici, chuchota-t-elle. »
« Oui, répondit Grant en serrant son étreinte, tandis que Leo accourait vers eux en appelant son père pour lui montrer le dernier tour de son chien. Elle est ici. Et elle ne s’éteindra plus. »