« Le projet Apex n’a besoin de rien qui vienne de vous », répliqua Julian avec un dédain souverain. « Vos plans étaient truffés de malfaçons masquées que ma directrice générale associée a corrigées en deux semaines. »

Derek écarquilla les yeux, passant de Julian à moi. « Ta… directrice générale ? »

« Mon associée », rectifia Julian en me tendant la main pour m’aider à redescendre les marches de l’estrade. « Et mon épouse légitime depuis le mois dernier. »

Un murmure assourdissant traversa l’assemblée. Les appareils photo des journalistes se sont mis à crépiter frénétiquement. Les flashs stroboscopiques illuminaient la déroute totale de mon ancien fiancé et la figure décomposée de ma sœur.

Julian et moi. Mariés. La nouvelle claquait comme un coup de tonnerre dans le milieu des affaires new-yorkais. Non seulement j’étais vivante, non seulement je conservais l’intégralité du trust familial, mais je venais de m’unir au capital le plus puissant et le plus redouté du pays. Derek n’avait pas seulement perdu son plan d’extorsion ; il s’était heurté à un mur de forteresse contre lequel il venait de se fracasser les os.

Sloane perdit tout contrôle. Son masque de petite fille fragile et victime des circonstances, forgé au fil de vingt-cinq années de manipulations familiales, vola en éclats.

« Tu ne peux pas me faire ça ! » hurla-t-elle en se précipitant vers moi, les ongles en avant, la soie de ma robe se tendant sous ses gestes désordonnés. « C’est moi la plus jeune ! Papa a dit que tu devais prendre soin de moi ! Tout ce que tu as m’est dû ! Tu n’as jamais eu besoin d’être aimée, toi ! Tu es froide, tu es un monstre ! Derek m’aime, moi ! Il m’a choisie ! »

Je ne reculai pas d’un pouce. Lorsqu’elle arriva à ma portée, je lui saisis le poignet droit d’une prise ferme, forgée par des mois de rééducation athlétique. La douleur la fit plier immédiatement.

« Il t’a choisie parce qu’il pensait que mon cadavre te servirait de dot », murmurai-je, le visage à quelques centimètres du sien, assez bas pour qu’elle seule entende la noirceur de mon mépris, mais assez distinctement pour qu’elle sache que le cauchemar ne faisait que commencer. « Tu as toujours voulu ma vie, Sloane. Mes robes, mes notes à l’université, mes projets, mon fiancé. Eh bien, regarde-le. Regarde l’homme que tu as volé. »

Je la forçai à tourner la tête vers Derek. Il s’était effondré sur une chaise, le visage enfoui dans ses mains, tremblant, incapable de lever les yeux vers qui que ce soit, anéanti par la ruine publique et la perspective imminente de la prison fédérale.

« Prends-le », continuai-je avec une douceur vénéneuse en relâchant son poignet avec dégoût. « Il est à toi. Ses dettes sont à toi. Ses procès sont à toi. Mais cette robe… »

Mes yeux se posèrent sur la soie ivoire froissée sur sa poitrine.

« Cette robe appartenait à une femme d’honneur. Tu la souilles rien qu’en respirant dedans. »

Au même moment, deux officiers de police en uniforme, accompagnés d’un représentant du parquet fédéral, firent leur entrée dans la grande galerie. Leurs pas lourds résonnèrent sur le marbre. L’inspecteur principal s’avança droit vers Derek, sortant une paire de menottes en acier de sa ceinture.

« Derek Hale ? Vous êtes en état d’arrestation pour fraude en bande organisée, falsification de documents notariés et tentative de spoliation d’actifs sous fiducie. »

Les invités s’écartèrent précipitamment, comme si l’air autour de Derek était devenu toxique. Personne ne leva le petit doigt. Les amis de la veille, les partenaires de golf, les financiers complaisants baissaient la tête ou feignaient d’examiner les dorures des moulures pour ne pas être associés à sa chute.

Sloane tenta de s’accrocher au bras de l’officier. « Vous ne pouvez pas faire ça ici ! C’est notre soirée ! Regardez qui nous sommes ! »

« Mademoiselle Sloane Mercer ? » demanda le second agent d’un ton sec, sans se laisser impressionner. « Nous avons également un mandat d’audition immédiate à votre nom concernant le recel de biens volés et la complicité de détournement sur le compte du trust Mercer. Vous êtes priée de nous suivre. Sans faire d’esclandre. »

Sloane poussa un cri d’orfraie, regardant désespérément autour d’elle pour trouver une issue, un regard bienveillant, une lueur de soutien. Mais elle ne rencontra que le mépris glacé de cette même haute société qu’elle avait espéré éblouir. Dans sa panique, en essayant de se dégager de la main ferme de l’officier qui la guidait vers la sortie, l’ourlet de la robe sur mesure se prit sous son propre talon aiguille.

Un déchirement sec et retentissant fendit l’air.

La soie ancienne céda le long de la couture latérale, découvrant sa doublure grossièrement rapiécée par les tailleurs qui avaient tenté de la comprimer. Sloane poussa un gémissement d’humiliation pure en retenant le tissu déchiré contre sa cuisse, traînée sans ménagement sous les crépitements impitoyables des photographes de presse qui immortalisaient chaque seconde de son naufrage.

Derek, les poignets entravés dans le dos, fut poussé vers les portes dérobées, le regard vide, anéanti par la vertigineuse rapidité de sa déchéance.

Le calme retomba sur la vaste salle de bal. Cinq cents paires d’yeux restaient braquées sur moi et sur l’homme qui se tenait à mes côtés.

Julian prit une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur immobile, puis en prit une seconde qu’il me tendit. Ses doigts effleurèrent les miens, chauds, solides, vivants. Il n’y avait aucun triomphalisme vulgaire sur son visage, seulement la satisfaction austère d’un travail exécuté avec une précision chirurgicale.

Il leva sa flûte vers l’assemblée pétrifiée.

« Mesdames et messieurs », dit Julian, son timbre grave emplissant l’espace avec une autorité naturelle qui ne souffrait aucune réplique. « La soirée continue. Mais les comptes, eux, sont définitivement réglés. »