« Maman ? » murmura-t-elle dans un souffle rauque. « C’est les méchants ? Papa criait… »

Emily tomba à genoux au chevet du lit, enfouissant son visage contre la nuque tiède de son enfant, respirant l’odeur d’antiseptique et de talc qui était devenue le parfum de leur existence brisée. « Non, mon ange. Tout va bien. Les médecins sont là pour t’aider. Maman est là. Rien ne va t’arriver. »

Mais au fond d’elle-même, la réalité commençait à distiller son poison. Quarante-trois mille dollars dilapidés au jeu. Des bijoux. Des hôtels. Alors que chaque soir, elle comptait les gouttes de morphine et mesurait les cuillères de soupe que sa fille parvenait à avaler sans vomir.

Tandis que les ambulanciers prenaient délicatement le relais pour préparer le transfert de Lily vers le centre hospitalier universitaire sous la garde des services de protection de l’enfance, le lieutenant Miller réapparut dans l’encadrement de la porte. Son visage avait perdu tout vestige de neutralité professionnelle. Il était devenu livide, ses traits tirés par une fureur sourde.

« Madame Miller », dit-il d’une voix blanche. « Venez dans la cuisine une minute, s’il vous plaît. »

Emily embrassa le front fiévreux de sa fille et suivit le policier d’un pas traînant. Dans la petite cuisine exiguë, deux techniciens en combinaison blanche photographiaient méticuleusement un classeur en cuir noir extrait de la double cloison du bureau de Mark, ainsi qu’un ordinateur portable dont l’écran affichait des fenêtres de messagerie chiffrée.

« Nous pensions n’avoir affaire qu’à une escroquerie classique », commença le lieutenant en fermant la porte pour préserver leur intimité. « Un père lâche qui craque sous la pression, plonge dans l’addiction et vole l’argent de sa propre fille pour fuir sa misère morale. Mais ce que mes agents viennent de découvrir dans ses dossiers cachés dépasse l’entendement. »

Il posa sur la table en formica un document officiel surmonté de l’en-tête d’une grande compagnie d’assurances internationale.

« Il y a trois mois, votre mari a souscrit deux polices d’assurance-vie distinctes sur la tête de Lily. Montant total des indemnités en cas de décès de l’enfant des suites de sa pathologie : un million deux cent mille dollars. Vous n’étiez pas désignée comme bénéficiaire. L’intégralité de la somme devait être versée sur un compte fiduciaire aux îles Caïmans contrôlé exclusivement par lui et une certaine Vanessa Thorne. »

Le nom frappa Emily comme une seconde gifle, plus dévastatrice que la première. Vanessa Thorne était l’assistante de direction du cabinet comptable où Mark travaillait avant d’être licencié pour fautes répétées. La femme qui avait aidé à concevoir les affiches promotionnelles de la campagne caritative.

« Une assurance… sur la vie de Lily ? » balbutia Emily, les mains tremblant de manière incontrôlable. « Mais aucune compagnie n’assure un enfant déjà diagnostiqué d’un cancer en phase terminale… c’est impossible ! »

« Pas une assurance ordinaire », répondit froidement l’enquêteur. « Une clause spécifique adossée à un prêt financier pour les familles en détresse, avec des primes exorbitantes payées directement avec l’argent détourné de la cagnotte. Dix mille dollars par mois uniquement pour maintenir ces contrats actifs. »

Le lieutenant marqua une pause, fixant Emily avec une intensité douloureuse. Il semblait hésiter à franchir la dernière frontière de l’horreur.

« Ce n’est pas le pire, Emily. »

Il fit pivoter l’écran de l’ordinateur portable vers elle. Sur l’application de messagerie, des centaines d’échanges récents entre Mark et un contact enregistré sous un pseudonyme déroulaient une chronologie macabre. Des captures d’écran de graphiques médicaux. Des listes de médicaments.

Emily baissa les yeux et lut les lignes qui allaient consumer à jamais les derniers vestiges de son innocence :

« Si le Dr Vance applique la nouvelle dose d’anticorps monoclonaux, elle pourrait entrer en rémission d’ici l’automne. Le protocole fonctionne trop bien chez les autres patients du groupe de test. L’assurance ne paiera rien si elle survit. »

La réponse de Mark s’affichait en dessous, horriblement limpide :

« Je gère l’hôpital. J’ai dit à la comptabilité que les virements étaient bloqués par la banque. Vance ne pourra pas commander les lots sans les fonds. Mais pour être certains qu’elle ne tienne pas jusqu’à la fin du mois, comment on s’assure que son immunité continue de chuter sans éveiller les soupçons du personnel soignant ? »

Le correspondant avait répondu par une formule biochimique et une notice d’utilisation. Un dérivé de corticostéroïdes à haute dose, soluble dans l’eau, capable de paralyser le système immunitaire d’un patient cancéreux et d’induire une septicémie foudroyante attribuée à l’évolution naturelle de la tumeur.

Le souffle d’Emily se bloqua net dans sa gorge. Ses yeux se posèrent sur le plan de travail de la cuisine. À côté de l’évier trônait le mixeur thermique qu’elle utilisait chaque soir pour préparer les purées de légumes et les smoothies vitaminés de sa fille. Ces trois dernières semaines, Mark avait insisté avec une tendresse obsessionnelle pour s’occuper lui-même de préparer le verre d’eau et les compléments alimentaires de Lily avant le coucher.

« Repose-toi, Emily, je veille sur elle cette nuit », lui répétait-il d’une voix douce en lui embrassant le front.

« Il… il l’empoisonnait », murmura Emily, un cri sourd, primal, montant des profondeurs de ses entrailles. « Il ne volait pas seulement l’argent de ses soins… il payait pour qu’elle meure ! »

Avant que le lieutenant ne puisse la retenir, Emily s’arracha à la pièce, propulsée par une fureur aveugle. Elle traversa le couloir comme un météore et fit irruption dans le salon où deux agents de police maintenaient Mark assis sur le canapé, le visage fermé, attendant l’arrivée du fourgon cellulaire.

Emily se jeta sur lui avec la férocité d’une bête blessée. Ses ongles s’enfoncèrent dans les joues de son mari, déchirant la chair. « Monstre ! Espèce de monstre sanguinaire ! Tu lui donnais quoi le soir ? Qu’est-ce que tu mettais dans son verre ?! »