PARTIE 3 — LE COURAGE DE DIRE NON
— C’est moi, Bruno. Il y a un problème au Café des Tilleuls.

Il écouta quelques secondes.

Puis son sourire s’élargit.

— Oui. Une militaire qui se croit tout permis. Viens rapidement.

Il raccrocha.

— Maintenant, on va discuter autrement.

Claire resta silencieuse.

Élodie semblait au bord des larmes.

— Monsieur Vasseur, vous devriez partir.

Bruno le regarde fixement.

— Toi, tu vas surtout apprendre à rester à ta place.

La jeune femme baissa les yeux.

Ce fut un geste presque imperceptible.

Mais Claire le remarqua immédiatement.

Elle connaissait ce regard.

Celui des gens qui avaient appris à se taire pour éviter des ennuis.

Et ce regard-là lui était insupportable.

— Élodie, dit-elle doucement, regardez-moi.

La jeune femme releva la tête.

— Vous avez bien fait d’appeler.

– Plus…

— Vous avez fait exactement ce qu’il fallait.

Bruno poussa un soupir exaspéré.

— Quelle belle leçon de morale !

Claire l’ignora.

Elle désigna la carafe vide.

— Vous avez des caméras dans cet établissement ?

Élodie hésita.

— Oui. Une au-dessus du comptoir et une près de l’entrée.

— Elles fonctionnent ?

— Oui.

Bruno tourna aussitôt la tête vers les deux petits dispositifs fixés au plafond.

Son visage changea légèrement.

— Ces caméras ne prouvent rien.

Claire répondit :

— Dans ce cas, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.

Un des motards derrière lui murmura :

— Bruno, on ferait mieux de s’en aller.

— Personne ne part !

Il avait crié si fort qu’Atlas avait redressé les oreilles.

Claire leva de nouveau la main.

— Reste, mon grand.

Le chien se recoucha.

Le contraste était saisissant.

D’un côté, cinq hommes imposants, nerveux, agités, multipliant les menaces.

De l’autre, une femme seule, un chien trempé et une jeune serveuse qui essayait de reprendre son souffle.

Pourtant, c’était bien Bruno qui semblait perdre pied.

Quelques instants plus tard, une voiture s’arrêta devant le café.

Un homme d’une cinquantaine d’années entra.

Il portait une veste sombre, un pantalon beige et affichait l’air contrarié d’une personne qu’on avait dérangée.

Bruno l’accueillit aussitôt.

— Ah, enfin ! Patrick, explique à cette femme qu’elle devrait se calmer.

L’homme s’appelait Patrick Delmas.

Il possédait plusieurs commerces dans la région et entretenait des relations étroites avec Bruno.

Claire comprit rapidement que ce n’était ni un gendarme ni un représentant de l’autorité.

Patrick examina la scène.

Le chien mouillé.

La flaque d’eau.

La serveuse effrayée.

Les quatre motards.

Puis Claire.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Bruno répondit immédiatement :

— Cette femme menace mes amis. Son chien est agressif. On a essayé de lui demander de partir, et elle refuse.

Élodie ouvrit la bouche.

Mais aucun son n’en sortit.

Claire la regarda.

Elle comprit pourquoi Bruno se sentait si puissant.

Il ne cherchait pas seulement à intimider les gens.

Il comptait sur leur silence pour réécrire les événements.

Patrick se tourna vers Claire.

— Madame, je pense qu’il serait préférable que vous quittiez cet établissement.

Elle croisa calmement les bras.

— Vous travaillez ici ?

— Non.

— Vous êtes propriétaire ?

— Non, mais je connais bien Bruno.

— Alors vous n’avez aucune autorité pour me demander de partir.

Patrick sembla surpris.

— Écoutez, je cherche simplement à calmer les choses.

— Dans ce cas, commencez par demander à votre ami d’arrêter de menacer les personnes présentes.

Bruno poussa un juron.

Patrick leva les mains.

— Bon. Tout le monde se calme.

Claire désigne Atlas.

— Votre ami a volontairement versé une carafe entière d’eau sur mon chien. Il a ensuite menacé le personnel et tenté de m’intimider avec ses compagnons.

Patrick regarda Bruno.

— C’est vrai ?

— C’était une plaisanterie !

Claire ne détourna pas les yeux.

— Une plaisanterie cesse d’en être une lorsque la personne qui la subit n’a pas choisi d’y participer.

Patrick resta silencieux.

Élodie trouva enfin le courage de parler.

— C’est vrai, monsieur Delmas. Il a renversé toute l’eau sur le chien. Madame Moreau ne lui avait rien fait.

Bruno pivote brusquement.

— Fais attention à ce que tu racontes.

Claire intervint aussitôt.

— Ne lui parlez plus sur ce ton.

Patrick soupira.

— Bruno, arrête.

Mais Bruno n’écoutait plus.

Il venait de remarquer le téléphone d’Élodie posé sur le comptoir.

— Donne-moi ça.

La jeune femme recula.

— Non.

Bruno avance.

Claire se plaça entre eux.

— Vous ne toucherez pas à son téléphone.

Il tendit le bras pour l’écarter.

Cette fois, Claire ne bougea pas assez vite pour éviter totalement le contact.

La main de Bruno heurta son épaule.

Une douleur aiguë traversa immédiatement son corps.

Son ancienne blessure se rappela à elle.

Pendant une fraction de seconde, elle revit la poussière du désert.

L’habitacle détruit.

Le ciel blanc.

Puis elle sentit une légère pression contre sa jambe.

Atlas.

Le chien avait quitté la banquette de quelques pas et s’était rapproché d’elle, sans agressivité, attentif à sa respiration.

Claire posa doucement sa main sur son harnais.

— Tout va bien.

Mais sa voix avait changé.

Bruno la fixa.

— T’as peur maintenant ?

Claire leva les yeux vers lui.

— Oui.

La réponse le désarma.

Il cligna des yeux.

— Quoi ?

— J’ai peur qu’un innocent soit blessé parce que vous ne savez pas vous arrêter.

Pour la première fois, personne ne trouva cela amusant.

Même Patrick regarda Bruno avec inquiétude.

Un bruit de moteur se fit entendre dans la rue.

Puis un second.

Des portières claquèrent.

Deux gendarmes entrèrent dans le café.

Le premier, un homme d’une quarantaine d’années, portait les galons d’adjudant-chef. Sa collègue, plus jeune, observa immédiatement les personnes présentes.

— Bonjour. Gendarmerie nationale. On nous a signalé un incident.

Bruno se précipita.

— Enfin ! Il était temps. Cette femme nous menace avec son chien !

Le gendarme leva une main.

— Monsieur, reculez et laissez-nous comprendre ce qui s’est passé.

Bruno ouvrit la bouche pour protester, mais l’homme l’interrompit.

— Votre nom ?

— Bruno Vasseur.

Le gendarme prit note.