Deux hommes en costume sombre et manteau long s’avancèrent rapidement le long de l’allée centrale, accompagnés de deux agents de police en uniforme. L’un d’eux sortit un portefeuille de cuir noir et présenta sa plaque à l’assistance médusée.
« Arthur de la Tour ? Je suis le capitaine Vaudreuil, de la brigade financière. Nous avons un mandat d’arrêt à votre encontre pour détournement d’actifs, tentative d’extorsion en bande organisée et faux en écritures publiques. Veuillez nous suivre sans opposer de résistance. »
Le père d’Arthur se leva brusquement de son banc, le visage rouge écarlate. « C’est un scandale ! Vous ne savez pas à qui vous vous adressez ! Mes avocats vont régler cette affaire dans l’heure ! »
« Vos avocats auront fort à faire pour sauver vos propres arrières, monsieur de la Tour père », répondit froidement le capitaine sans même ralentir son pas. « Une perquisition a lieu en ce moment même au siège de votre holding familiale. Les relevés de vos comptes offshore aux îles Caïmans viennent d’être transmis à la commission des marchés financiers. »
Arthur recula d’un pas, cherchant une issue vers la sacristie, mais le second policier lui barra promptement le passage. En quelques secondes, les menottes d’acier cliquetèrent autour des poignets fins du jeune homme, écrasant les boutons de manchette en platine qu’il s’était vanté de porter le matin même.
Tandis qu’on l’entraînait vers la sortie sous le crépitement des premiers téléphones portables brandis par des invités stupéfaits, Arthur se débattait, éructant des imprécations incohérentes. La grande porte en chêne se referma sur lui dans un claquement sourd, laissant l’assemblée dans une sidération absolue.
Le prêtre, resté figé près du tabernacle avec son missel ouvert, balbutia quelques mots inaudibles avant de battre en retraite vers la sacristie. Les murmures se transformèrent en un brouhaha d’indignation et de curiosité morbide. Les invités de la famille d’Arthur commencèrent à quitter discrètement les bancs, fuyant la scène comme des rats quittant un navire en train de sombrer.
Je me retrouvai seule au centre du chœur, enveloppée dans plusieurs mètres de tulle et de soie blanche, le souffle court, le regard rivé sur les débris de mon bouquet éparpillés sur les dalles froides. Richard ne s’était pas approché davantage. Il se tenait à trois pas de moi, les mains croisées devant lui, le regard plein d’une tristesse infinie, respectant la distance de sécurité que ma posture défensive semblait exiger.
« Olivia… » commença-t-il avec une prudence infinie.
« Ne t’approche pas », coupai-je sans le regarder. Les larmes que j’avais retenues sous le coup de la colère menaçaient désormais de déborder, brûlant mes paupières. « Ne fais pas un pas de plus. »
« Je comprends ta colère », murmura-t-il doucement. « Tu as le droit de me maudire, de refuser de m’entendre. Mais laisse-moi au moins te sortir d’ici. Les journalistes ne vont pas tarder à affluer. L’arrestation d’Arthur de la Tour va faire les gros titres d’ici une demi-heure. Viens avec moi, nous pourrons parler dans un endroit sûr. Si après cela tu veux que je disparaisse à jamais de ton existence, je le ferai. Mais ne reste pas là, offerte en spectacle à ces hypocrites. »
Je levai les yeux vers lui. Ses tempes grises, les rides profondes au coin de ses yeux, la courbure de ses épaules… Malgré les vingt-deux années qui s’étaient écoulées depuis le jour où il avait quitté le modeste appartement de ma mère, je reconnaissais ces traits. C’étaient les miens. J’avais son regard sombre, sa mâchoire carrée, et cette même fierté douloureuse qui m’empêchait de m’écrouler au sol pour pleurer toutes les larmes de mon corps.
Sans prononcer un mot, j’arrachai d’un geste sec le peigne en argent qui retenait mon voile de dentelle à ma chevelure. Le tissu glissa sur les dalles comme une mue inutile. Je ramassai le pan de ma lourde robe de mariée et m’avançai vers la sortie latérale de la cathédrale, sans attendre mon père, mais sans refuser qu’il me suive.
Une berline noire aux vitres teintées attendait dans la ruelle adjacente, moteur tournant au ralenti. Un chauffeur en livrée nous ouvrit la portière sans trahir la moindre émotion face à ma tenue de mariée en lambeaux et à mes yeux cernés de mascara coulé. Je m’engouffrai sur la banquette de cuir sombre, m’enfermant dans le silence le plus étanche. Richard monta à son tour et s’assit à l’autre extrémité de la banquette, laissant un espace respectueux entre nous deux.
La voiture glissa sans un bruit à travers les boulevards parisiens sous un ciel d’octobre bas et menaçant. La pluie commença à frapper les vitres, brouillant les lumières de la ville. Pendant de longues minutes, aucun de nous ne dit un mot. Le contraste entre le faste de ce véhicule capitonné et les souvenirs cuisants de mes fins de mois difficiles me soulevait le cœur.
« Pourquoi maintenant ? » demandai-je enfin, sans détacher mon regard des gouttes d’eau qui ruisselaient sur la vitre. « Si tu savais qui j’étais, si tu possédais assez de milliards pour écraser la dynastie des de la Tour d’un claquement de doigts… pourquoi m’avoir laissée grandir seule avec maman dans l’indifférence la plus totale ? Elle est morte d’un cancer il y a cinq ans faute de pouvoir se payer des soins dignes dans une clinique privée. Où étaient tes milliards à ce moment-là ? »
Le reproche transperça l’habitacle comme une lame d’acier. J’entendis Richard respirer profondément, et quand je tournai la tête vers lui, je vis que ses yeux étaient brillants de larmes contenues. Il sembla soudain vieilli de dix ans.
« Je ne t’ai jamais abandonnée, Olivia. Ni toi, ni ta mère. »
Un rire amer m’échappa. « C’est la meilleure excuse que tu aies trouvée en vingt ans de silence ? Tu es parti quand j’avais quatre ans sans jamais laisser une adresse, pas une carte postale, pas un sou pour le loyer ! »