Il baissa les yeux.
« Non. »
« Alors pourquoi as-tu passé ta vie à essayer de lui prouver ta valeur avec des chiffres ? »
Il ne répondit pas.
Madeleine sentit sa gorge se serrer.
Elle se rapprocha de lui.
« Ton père aurait été fier de te voir réussir. »
Alexandre leva les yeux.
Elle poursuivit.
« Mais il aurait été encore plus fier de te voir protéger ceux qui travaillent pour toi. »
Alexandre passa une main sur son visage.
« J’ai commis des erreurs. »
Madeleine acquiesça.
« Oui. »
Il la regarda.
Elle ajouta :
« Mais tant que tu es prêt à les reconnaître, tu peux encore les réparer. »
Pour la première fois depuis des années, Alexandre se mit à pleurer devant sa mère.
Elle lui prit doucement la main.
Et ils restèrent longtemps ainsi.
Sans parler d’argent.
Sans parler d’hôtels.
Simplement une mère et son fils, essayant de retrouver ce qu’ils avaient perdu.
Plus tard, Alexandre demanda à Sophie de revenir.
La jeune réceptionniste entra timidement.
Madeleine lui sourit.
« Sophie, j’aimerais vous poser une question. »
« Bien sûr, madame. »
« Si vous pouviez changer une chose dans cet hôtel, que choisiriez-vous ? »
Sophie réfléchit.
« Une seule ? »
Madeleine eut un petit rire.
« Commençons par une. »
Sophie baissa les yeux.
« J’aimerais que les employés puissent aider les clients sans craindre d’être punis pour avoir pris une initiative raisonnable. »
Alexandre hocha la tête.
« C’est juste. »
Elle poursuivit.
« Et j’aimerais qu’on cesse de penser qu’une personne mal habillée n’a pas sa place ici. »
Madeleine sourit.
« Très juste également. »
Alexandre regarda la jeune femme.
« Vous aimeriez participer à un groupe de travail sur l’accueil et les conditions de travail ? »
Sophie resta bouche bée.
« Moi ? »
« Oui. »
Elle hésita.
« Je n’ai que vingt-trois ans. »
Madeleine répondit doucement :
« Et pourtant, aujourd’hui, vous avez compris quelque chose qu’un directeur de cinquante-deux ans semblait avoir oublié. »
Sophie sentit les larmes monter.
Alexandre poursuivit.
« Nous organiserons cela dans un cadre professionnel, avec une formation et un accompagnement adaptés. »
La jeune femme acquiesça.
« Alors oui, monsieur. Avec plaisir. »
Madeleine sourit.
Mais au moment où Sophie s’apprêtait à sortir, Alexandre reçut un appel.
Il regarda l’écran.
Son expression changea.
Il décrocha.
Écouta.
Puis se leva brusquement.
« Comment ça, les documents ont été signés ? »
Madeleine fronça les sourcils.
Alexandre resta silencieux quelques secondes.
Puis murmura :
« Sans l’accord du conseil familial ? »
Il raccrocha.
Son visage était devenu livide.
Madeleine se redressa.
« Alexandre ? »
Il la regarda.
« Maman… il y a autre chose que tu dois savoir. »
Il hésita.
« Laurent Morel n’agissait peut-être pas seul. »
Et les mots suivants changèrent complètement la situation.
« Quelqu’un a essayé de vendre une partie des actifs historiques du palace sans t’en informer. »
PARTIE 3 — LE SECRET CACHÉ DERRIÈRE LES LUSTRES
Madeleine resta silencieuse.
Pendant quelques secondes, elle sembla plus âgée que jamais.
Puis son expression se durcit.
« Quels actifs ? »
Alexandre hésita.
« Une partie des participations de la société immobilière propriétaire du bâtiment. »
Madeleine posa lentement ses mains sur ses genoux.
« Explique-moi. »
Alexandre prit une profonde inspiration.
Depuis plusieurs mois, le groupe hôtelier préparait une opération financière destinée à soutenir son expansion internationale.
Certains investisseurs souhaitaient entrer au capital d’une société détenant plusieurs immeubles historiques.
Parmi eux figurait le Palace Beaumont.
L’opération n’était pas forcément illégitime.
Mais certains accords exigeaient l’approbation du conseil familial.
Madeleine en était toujours la présidente.
Et elle n’avait jamais donné son consentement.
Alexandre ouvrit un dossier électronique.
Plusieurs versions de documents avaient circulé.
Certaines comportaient des validations ambiguës.
D’autres semblaient avoir été transmises aux investisseurs comme si toutes les autorisations nécessaires avaient déjà été obtenues.
Laurent Morel entretenait des relations étroites avec un dirigeant du département immobilier du groupe.
Il avait participé à plusieurs réunions concernant la rentabilité du palace.
Mais les faits précis restaient à établir.
Madeleine regarda son fils.
« Tu étais au courant ? »
Alexandre baissa les yeux.
« J’étais informé du projet général. Pas de ces validations. »
Elle resta silencieuse.
Puis demanda :
« Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? »
Alexandre répondit difficilement :
« Je pensais que tu t’opposerais à toute évolution. »
Madeleine eut un sourire triste.
« Et tu as donc préféré m’écarter des discussions ? »
Il ne répondit pas.
Elle ferma les yeux.
La douleur n’était pas seulement financière.
Son fils avait considéré son opinion comme un obstacle.
Lui qui connaissait l’histoire du palace mieux que personne.
Lui qui avait grandi dans ses couloirs.
Lui qui avait vu ses parents travailler jour et nuit pour restaurer cette maison.
Il avait oublié que le patrimoine familial n’était pas simplement un actif.
C’était une responsabilité transmise de génération en génération.
Madeleine se leva.
« Nous allons faire examiner tous ces documents. »
Alexandre acquiesça.
« Oui. »
« Par des professionnels indépendants. »
« Bien sûr. »
Elle le regarda.
« Et jusqu’à ce que la situation soit clarifiée, aucune opération irréversible ne devra être poursuivie sans les autorisations requises. »
Alexandre hocha la tête.
« Je vais faire le nécessaire avec le conseil. »
Madeleine reprit sa vieille valise.
Son fils la regarda.
« Où vas-tu ? »
Elle répondit simplement :
« Dans la suite présidentielle. »
Alexandre sourit faiblement.
« Elle est à toi. »
Madeleine le fixa.
« Non, Alexandre. »
Elle marqua une pause.
« Elle appartient à l’hôtel. Je suis seulement une cliente ce soir. »
Les semaines suivantes furent difficiles.
Une revue indépendante fut lancée.
Des juristes examinèrent les accords.
Des experts financiers étudièrent les valorisations.
Les dirigeants concernés furent interrogés.
Le conseil de surveillance demanda la conservation des documents liés aux opérations contestées.
Plusieurs décisions furent temporairement suspendues.