Le banquet a commencé vers quatorze heures. Les bouteilles de grand cru se vidaient à un rythme effréné. Au fur et à mesure que l’alcool déliait les langues, l’assurance de Sophie et de Thomas se transformait en une morgue intolérable.

Vers seize heures, alors que les serveurs s’apprêtaient à apporter les pièces montées, Thomas s’est levé de la table d’honneur, un verre de cristal à la main. Il a tapé dessus avec sa fourchette pour réclamer le silence. Le brouhaha des conversations s’est peu à peu éteint.

— Chers amis, chère famille, a-t-il commencé d’une voix tonitruante, parfaitement assurée. Aujourd’hui n’est pas seulement le jour de notre union sacrée avec Sophie. C’est aussi le jour d’un nouveau départ. Comme vous le savez tous, les grandes demeures de famille ne peuvent pas vivre dans le passé. Elles ont besoin de sang neuf, de dynamisme et de vision.

Il a balayé l’assemblée du regard avant de fixer ses yeux sur moi.

— C’est pourquoi j’ai le plaisir de vous annoncer qu’après des mois de discussions et de compromis, Sophie et moi allons officiellement reprendre en main la gestion et l’agrandissement de ce domaine. Dès le mois prochain, des travaux majeurs débuteront pour transformer cette propriété en un complexe d’accueil haut de gamme et d’événements privés. Le passé doit laisser la place à l’avenir !

Des applaudissements enthousiastes ont éclaté. Ma mère s’est mise à pleurer de joie, serrant la main de son gendre comme s’il venait de sauver l’honneur de la dynastie. Sophie levait son verre vers la foule avec un air de supériorité insolent.

C’était le moment.

Je me suis avancée vers l’estrade avec une lenteur calculée. Les talons de mes escarpins claquaient sur le dallage de pierre que j’avais moi-même réparé joint par joint. En me voyant approcher, le visage de Thomas s’est légèrement crispé, mais son sourire est resté collé à ses lèvres.

— Ah, Claire veut sans doute ajouter un mot de bénédiction ! a-t-il plaisanté au micro, provoquant quelques rires polis.

Je suis montée sur l’estrade. Je ne lui ai pas laissé le temps d’esquisser un geste. D’un mouvement net, j’ai saisi le micro qu’il tenait négligemment entre ses doigts. La sonorisation a émis un léger sifflement qui a immédiatement capté l’attention générale.

— En effet, Thomas. Je voudrais dire quelques mots, ai-je commencé. Ma voix résonnait dans les haut-parleurs, claire, métallique, dépourvue du moindre tremblement.

Sophie a froncé les sourcils, un éclair d’agacement traversant ses yeux fardés.

— Claire, ce n’est pas le moment de faire tes scènes d’architecte frustrée, a-t-elle murmuré entre ses dents, assez fort pour que les premiers rangs l’entendent.

— Tu as raison, Sophie. Ce n’est pas le moment des frustrations, c’est l’heure de la vérité, ai-je répondu en tenant fermement le micro. Vous venez d’entendre parler de partage, de dynamisme et d’avenir familial. Mais ce que Thomas et ma sœur ont oublié de vous préciser, c’est le prix réel de ce projet.

Un silence pesant est tombé sur l’assemblée. Ma mère s’est raidie sur sa chaise, son regard passant de l’incompréhension à une inquiétude sourde.

— Il y a quatre semaines, ai-je continué en regardant directement Thomas dans les yeux, une demande d’hypothèque de 650 000 euros a été déposée auprès d’un établissement bancaire lyonnais. Pour garantir cet emprunt destiné à renflouer des entreprises au bord de la faillite, quelqu’un a utilisé mon nom, mon identité, et a imité ma signature au bas d’un acte d’engagement sous seing privé.

Des murmures stupéfaits ont parcouru les tables. Le teint de Thomas a viré au gris cendre en l’espace d’une fraction de seconde.

— Claire, arrête tes délires paranoïaques ! a crié Sophie en se levant brusquement, sa traîne se prenant dans les pieds de sa chaise. Tu es complètement folle ! Tu essaies de détruire mon mariage par pure jalousie ! Maman, fais-la taire !

Ma mère s’est levée à son tour, tremblante de colère :

— Claire ! Descends immédiatement de cette estrade ! Tu nous fais honte ! Tu n’es qu’une égoïste ingrate, tu as toujours voulu tout garder pour toi !

— Non, maman. C’est toi qui devrais avoir honte, ai-je articulé avec une froideur chirurgicale. C’est toi qui as ouvert les tiroirs de la maison pour donner mes documents confidentiels à cet homme. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a dix jours, ma propre sœur m’a assignée devant le tribunal judiciaire en produisant des fausses factures d’entreprises fantômes pour prétendre avoir financé les travaux de rénovation de cette bâtisse, espérant ainsi forcer un partage judiciaire à son avantage.

— C’est faux ! Tout cela est faux ! a vociféré Thomas en s’avançant pour m’arracher le micro des mains. Tu vas payer pour ces diffamations !

Il a levé la main vers moi, mais il s’est arrêté net. Deux hommes vêtus de complets sombres venaient de gravir les marches de la terrasse, accompagnés de Maître Juliette Vasseur et d’une femme portant une écharpe tricolore en bandoulière : l’officier de police judiciaire du commissariat d’Annecy, assistée d’un huissier de justice.

L’effet a été immédiat et foudroyant. Le silence qui s’est abattu sur le domaine était si lourd qu’on n’entendait plus que le clapotis lointain de l’eau sur la rive du lac.

L’officière de police a sorti sa carte professionnelle sous les yeux écarquillés des invités pétrifiés.

— Monsieur Thomas Delorme ? a-t-elle demandé d’un ton sec et sans appel.

Thomas a dégluti difficilement, incapable d’articuler un seul son.

— Nous intervenons dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour faux en écriture privée, usage de faux, tentative d’escroquerie en bande organisée et usurpation d’identité. Vous devez nous suivre immédiatement pour être entendu sous le régime de la garde à vue.

Un cri d’horreur a échappé à la mère de Thomas. Sophie s’est effondrée sur sa chaise en poussant des gémissements hystériques, les mains plaquées sur son visage tandis que son maquillage coulait sur ses joues.