« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » murmura-t-il dans ses paumes. « Dis-moi ce que tu veux. Je peux te donner la maison principale. Angela et moi, on peut prendre le cottage. On refera les clôtures. On laissera ton jardin tranquille. Dis-moi juste le prix. »
Ce mot me fit plus de mal que toutes les insultes feutrées d’Angela.
Le prix.
Il croyait encore que tout s’achetait, qu’un pardon maternel pouvait se négocier comme une clause d’ajustement foncier à la clôture d’un exercice fiscal.
« La propriété est mise en vente, Jason », annonçai-je avec une fermeté qui fit remonter son visage vers moi, les yeux écarquillés par l’effroi. « L’ensemble du domaine. Trois hectares et demi, le cottage, et votre maison. »
« Tu ne peux pas faire ça… » balbutia-t-il. « La maison nous a coûté près de sept cent mille dollars à construire ! Si tu vends le terrain, la loi stipule que les améliorations suivent le fonds… Tu vas nous ruiner ! »
« Maître Vance a déposé une offre de transaction équitable », continuai-je sans dévier de mon regard. « Vous avez trente jours pour racheter la parcelle au prix du marché réel. Sans décote familiale. Sans arrangement de complaisance. Si vous n’en avez pas les moyens, la propriété entière sera vendue à un promoteur de la région qui a déjà manifesté son intérêt pour en faire un centre de convalescence en pleine nature. Sur le produit de cette vente, la valeur marchande nette des matériaux de votre maison vous sera reversée, déduction faite des frais d’avocats, des indemnités d’occupation illicite et des coûts de démolition du cottage que vous avez eu l’outrecuidance de planifier sans mon consentement. »
Jason resta bouche bée. La réalité financière le frappa de plein fouet : aucune banque ne leur prêterait un centime supplémentaire compte tenu du contentieux ouvert. La famille d’Angela, si prompte à parader lors des barbecues chics, avait déjà fait savoir par l’intermédiaire de son père qu’elle ne verserait pas un sou pour combler une négligence juridique aussi grossière. Dans le monde d’Angela, les revers de fortune s’apparentaient à une maladie contagieuse qu’il convenait de fuir sans délai.
Il se leva lentement, titubant presque, comme un homme à qui l’on vient de retirer l’air de ses poumons.
« Tu es un monstre, maman », siffla-t-il, la lâcheté reprenant le dessus sur le désespoir. « Une mère ne fait pas ça à son propre fils. »
« Une mère élève son fils pour qu’il devienne un homme juste, Jason », lui répondis-je alors qu’il descendait déjà les marches. « J’ai échoué sur ce point il y a longtemps. Je ne fais que corriger mes devoirs en retard. »
Il ne se retourna pas. La portière claqua, le moteur vrombit et la voiture disparut dans la brume du virage, laissant derrière elle une traînée de fumée blanche vite dissipée par le vent.
Les deux semaines qui suivirent furent le théâtre d’un spectacle d’une cruelle ironie.
Angela tenta d’abord de contester la validité de l’avis par le biais d’injonctions d’urgence. Chaque tentative se heurta au mur d’airain des registres fonciers du comté, où les titres de propriété d’Eleanor Vance-Mercer étaient consignés avec une clarté irréprochable depuis 1994. Le père d’Angela, soucieux de préserver son nom des rubriques judiciaires de la gazette locale, somma sa fille de régler cette situation sans tapage.
L’harmonie conjugale que les grandes baies vitrées et les meubles scandinaves devaient abriter vola en éclats sous le poids de la rancœur et des accusations mutuelles. Angela reprochait à Jason de l’avoir épousée sous de faux prétextes, de lui avoir fait croire qu’il était un grand propriétaire terrien alors qu’il n’était que le squatteur privilégié des terres de sa mère. Jason lui renvoyait son mépris, son arrogance et ses dépenses inconsidérées pour des futilités décoratives.
Vers la fin du mois, les premiers camions de déménagement firent leur apparition sur le chemin communal.
Ce n’étaient pas les camions luxueux et capitonnés que l’on réserve aux transferts vers des résidences de grand standing, mais des véhicules de location loués à la journée, garés de travers dans la cour de gravier. J’observais la scène depuis la crête opposée de la colline, assise dans la vieille camionnette de Maître Vance, qui avait insisté pour m’accompagner afin de veiller au respect scrupuleux des ordonnances de justice.
De loin, les silhouettes d’Angela et de Jason ressemblaient à deux fourmis agitées s’affairant autour d’un tas d’allumettes.
Ils emportaient leurs canapés en lin beige, leurs tableaux abstraits, leurs cartons de vaisselle fine et les fameuses chaises de designer qu’Angela protégeait jadis de la poussière avec une dévotion quasi religieuse. À un moment donné, Angela monta précipitamment dans sa petite citadine décapotable, les pneus crissant sur le gravier humide, sans attendre le reste du convoi. Elle partait s’installer provisoirement chez ses parents, marquant le début d’une séparation qui ne tarderait pas à devenir définitive sous l’œil vigilant des avocats spécialisés en divorces.
Jason resta seul jusqu’au crépuscule pour superviser le départ des déménageurs.
La maison principale, vidée de ses meubles, n’avait plus rien du sanctuaire triomphant qu’ils avaient exhibé à leurs relations. Elle ressemblait à une carcasse de verre et de béton, sombre, froide, révélant ses angles morts et ses prétentions superflues.
Avant de monter dans sa propre voiture, Jason s’arrêta au pied du perron. Il regarda un instant vers la petite maisonnette au fond du terrain. Mon modeste cottage était resté intact, ses volets de bois vert fermés, sa cheminée de briques rouges pointée vers le ciel comme un vieux soldat impassible. Il fit quelques pas dans sa direction, s’arrêta à la limite des œillets d’Inde fanés par les premières gelées, puis tourna les talons.
Il ne toucha à rien d’autre. Il monta dans son véhicule et partit à son tour, les phares balayant une dernière fois la terre qu’il avait cru posséder par la seule force de son dédain.
Le mois de novembre amena les premiers grands froids et avec eux, la signature définitive de l’acte notarié de rachat.