« C’est un mensonge grotesque ! Alexandre est mort il y a six mois dans cet accident d’hélicoptère en Norvège ! Son testament a été gelé, et en tant que matriarche de cette dynastie, je suis l’unique représentante de la succession jusqu’à la liquidation des actifs ! J’ai signé les mandats ! Mes avocats gèrent l’ensemble du consortium ! »
« Vos avocats géraient ce que vous vouliez bien leur montrer, Madame, » répondit l’homme de loi en ouvrant calmement le scellé sous les yeux rivés des spectateurs. « Mais Alexandre n’était pas un homme naïf. Il savait depuis deux ans que sa vie était menacée. Il savait exactement qui avait saboté les freins de sa première voiture à Genève, qui avait orchestré la faillite de ses filiales asiatiques et qui finançait dans l’ombre les tentatives de destitution de son poste de président du groupe Saint-Amand International. »
L’avocat leva les yeux de sa feuille et fixa la vieille femme.
« Le corps d’Alexandre n’a jamais été retrouvé dans le fjord, Madame. Ce que vous avez fait enterrer dans le caveau familial avec tant de pompe n’était qu’un cercueil vide, destiné à rassurer vos créanciers et à déclencher au plus vite la succession testamentaire. Mais ce matin même, les autorités fédérales suisses et la gendarmerie nationale ont reçu l’enregistrement officiel des dernières volontés de mon client, authentifiées par son empreinte génétique, déposées sous séquestre international à Zurich il y a sept jours. Alexandre n’est pas mort en Norvège. Il y a survécu assez longtemps pour organiser la protection absolue de sa famille. »
Hélène devint livide. Son fard blanc semblait maintenant se fondre dans la pâleur spectrale de sa peau. Ses yeux s’écarquillèrent, emplis d’une panique viscérale qu’aucune élégance feinte ne pouvait masquer.
« Non… C’est impossible. C’est un faux ! Il n’aurait jamais pu… »
« La lettre que j’ai en main, » poursuivit Maître Vance sans hausser le ton, « m’a été remise en mains propres hier soir, à l’ambassade de France à Oslo. Elle contient non seulement la désignation de Clara de Saint-Amand comme unique légataire universelle de l’intégralité des biens mobiliers, immobiliers, brevets industriels et comptes fiduciaires de la famille, sans aucune réserve possible pour les collatéraux ou les alliances par mariage… mais elle contient également une série de pièces comptables et de correspondances privées. Des correspondances que vous avez échangées avec un certain cabinet d’intermédiaires basé à Chypre, concernant l’assurance-vie d’Alexandre et la falsification des actes de naissance de son enfant. »
Un silence de plomb tomba sur la salle. Les invités, qui quelques minutes plus tôt riaient et flattaient la vieille femme, s’écartèrent imperceptiblement d’elle. Comme si la disgrâce, soudainement tangible, était une maladie contagieuse.
Éléonore s’était relevée. Elle se tenait debout devant sa fille, droite, le regard d’acier. Ses vêtements simples contrastaient violemment avec les soies et les diamants de l’assemblée, mais son maintien dégageait une autorité bien plus écrasante que celle de tous ces héritiers réunis. Avant d’épouser Alexandre dans la plus stricte intimité pour fuir les machinations de cette famille prédatrice, Éléonore avait passé dix ans dans l’armée de terre comme instructrice de sauvetage en haute montagne. Elle n’avait jamais craint le froid, elle n’avait jamais craint la faim, et elle ne craindrait certainement jamais une femme dont tout le pouvoir reposait sur la servilité de valets payés pour applaudir ses caprices.
« Vous pensiez qu’en nous traitant comme des mendiantes, vous pourriez nous effacer, » dit Éléonore, la voix d’un calme tranchant comme une lame de rasoir. « Vous pensiez qu’en me refusant l’entrée et en humiliant une enfant de six ans avec de l’eau glacée, vous alliez nous forcer à fuir sans réclamer ce qui lui appartient de droit. Mais Alexandre m’a tout dit, Hélène. Absolument tout. »
La vieille femme chancela. Son neveu, un jeune homme aux cheveux gominés qui espérait hériter du conseil d’administration, tenta d’intervenir :
« Écoutez, Madame… s’il y a un différend juridique, nous pouvons nous asseoir dans un bureau et régler cela à l’amiable. Il n’est pas nécessaire de faire ce genre de scandale devant l’élite de la ville… »
« Ce n’est pas un différend juridique, Monsieur, » coupa sèchement Maître Vance. « C’est une exécution sommaire de titre de propriété. Les forces de l’ordre sont déjà au portail d’entrée avec des inspecteurs de la brigade financière. Ils ont un mandat d’arrêt émis par le parquet de Paris visant Madame Hélène de Saint-Amand pour tentative d’escroquerie en bande organisée, détournement d’actifs sous tutelle et complicité de tentative d’homicide. »
Des exclamations d’effroi s’élevèrent parmi la foule. Plusieurs femmes portèrent les mains à leur bouche. Les hommes influents commencèrent discrètement à chercher les sorties dérobées vers le jardin, ne voulant en aucun cas être mêlés à ce désastre public.
Hélène, le visage tordu par la rage et la terreur, se tourna vers ses anciens amis :
« Henri ! Philippe ! Vous n’allez pas laisser faire ça ! Nous sommes la famille Saint-Amand ! Cette femme n’est rien, c’est une roturière, une fille de rien qu’Alexandre a ramassée dans un hôpital militaire ! Elle veut voler notre héritage séculaire ! »
Mais Henri et Philippe détournèrent le regard. Dans ce monde-là, la loyauté ne durait que le temps d’une ligne de crédit. Dès l’instant où les menottes devenaient une probabilité mathématique, les amitiés de trente ans s’évaporaient comme la fumée des cigares.
À cet instant, les lourdes portes d’entrée s’ouvrirent de nouveau. Quatre fonctionnaires en civil, accompagnés de deux policiers en uniforme, pénétrèrent dans la salle. Leurs pas lourds firent taire les derniers chuchotements. Le commissaire en tête s’avança directement vers Hélène, sortant sa carte professionnelle d’une poche intérieure.
« Madame Hélène de Saint-Amand ? »
La femme ne put que hoqueter un son inarticulé.
« Veuillez nous suivre, s’il vous plaît. Sans faire d’esclandre. Vous aurez l’opportunité de vous expliquer devant le juge d’instruction. »
« Vous ne pouvez pas me toucher ! Cette demeure m’appartient ! Mon père a bâti ce domaine ! » hurla-t-elle, perdant soudainement toute contenance, sa voix devenant suraiguë, presque hystérique.