Mark s’avança dans la lumière crue des phares, tenant l’enfant bien haut contre son torse, exposant délibérément Léa au champ de vision des tireurs. Comme il l’avait anticipé, les gardes du corps hésitèrent, abaissant légèrement l’angle de leurs armes de poing pour ne pas risquer de toucher le précieux chargement.
Eleanor s’arrêta à cinq mètres de lui, un sourire dédaigneux flottant sur ses lèvres fines. Le vent du fleuve faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux sombres.
« Tu vois, Mark ? Tout finit toujours par revenir à moi », déclara-t-elle avec une condescendance doucereuse. « Tu as hérité du ridicule héroïsme d’Arthur. Courir dans les ruelles, casser des vitrines… Est-ce bien digne d’un Vance ? Pose cette enfant par terre et monte dans la voiture. Nous allons rentrer à la maison, régler cette histoire d’avocats, et nous oublierons cette fâcheuse parenthèse. Quant à cette traînée russe… mes hommes vont s’assurer qu’elle rejoigne son père au fond de l’eau. »
« Tu as tué mon père, Eleanor », dit Mark d’une voix sourde qui résonna sous la voûte de béton du viaduc.
Eleanor haussa les épaules avec une indifférence glaciale.
« Arthur était un faible. Il construisait des châteaux de cartes en croyant pouvoir m’exclure de l’empire que j’avais aidé à bâtir. Il méritait ce qui lui est arrivé. Et toi… tu n’es que le fruit d’une erreur de jeunesse que j’ai tolérée pour sauver les apparences de mon mariage. Tu n’as aucune légitimité, Mark. Tu n’es rien d’autre qu’un prête-nom sur un bout de papier. »
« Et cette enfant ? » demanda Mark en serrant un peu plus Léa contre lui. « Qu’est-ce qu’elle est pour toi ? Un simple numéro de compte bancaire ? »
« C’est la clé de ma fortune », répliqua Eleanor sans ciller, ses yeux brillant d’une lueur d’avidité fanatique. « Cent millions d’euros dorment à Zurich. Avec le test ADN que j’ai déjà falsifié pour lier cette bâtarde à mon nom de tutrice légale, cet argent m’appartient de droit. Maintenant, donne-la-moi. »
« Tu n’auras rien », répondit calmement Mark.
Le visage d’Eleanor s’assombrit brusquement. « Ne joue pas au plus malin avec moi ! Tu es cerné ! Personne ne sait que vous êtes ici. Mes hommes peuvent vous abattre, toi et Elena, faire passer cela pour un règlement de comptes mafieux et récupérer la petite en toute légalité ! »
« Tu as tort sur deux points, maman », articula Mark en détachant chaque syllabe avec un mépris souverain.
Il leva la main gauche. Entre ses doigts ne se trouvait pas une arme, mais son propre téléphone, dont l’écran clignotait d’un petit voyant rouge vif.
« Premièrement, nous ne sommes pas seuls. Depuis dix minutes, Clara diffuse notre conversation en direct sur les réseaux sociaux et sur les serveurs de la brigade financière. Tes aveux sur le meurtre d’Arthur, sur le trust, sur le vol de cette enfant… tout est en ligne. Plus de cinquante mille personnes écoutent ta voix en ce moment même. »
Eleanor perdit instantanément de sa superbe. Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Elle se tourna vivement vers le colosse à ses côtés : « Brouillez le signal ! Tuez-les ! Tuez-les tous ! »
« Et deuxièmement », poursuivit Mark d’une voix qui couvrit les ordres hystériques de sa mère, « le test ADN n’a pas besoin d’être falsifié. »
Au même moment, un hurlement strident de sirènes déchira la nuit.
Chapitre 5 : Le piège de la justice
Ce n’était pas une simple patrouille de police qui déboulait par l’accès nord du viaduc, mais un convoi massif de fourgons d’intervention rapide de la police judiciaire, escortés par des motards gyrophiles hurlants.
Avant même qu’Eleanor et ses sbires n’aient pu esquisser le moindre mouvement de repli, quatre véhicules blindés vinrent emboutir l’arrière de la limousine noire, bloquant définitivement tout échappatoire. Des dizaines de policiers d’élite en tenue tactique se déployèrent en éventail, fusils d’assaut épaulés, leurs faisceaux laser rouges convergeant instantanément sur la poitrine des hommes de main d’Eleanor.
« POLICE ! LÂCHEZ VOS ARMES ! AU SOL ! TOUT DE SUITE ! »
Le colosse qui protégeait Eleanor évalua la situation pendant une fraction de seconde, comprit l’inutilité absolue de toute résistance face à un tel déploiement de force, et laissa tomber son arme de poing sur le gravier avant de lever les mains en l’air et de s’agenouiller. Les autres mercenaires l’imitèrent immédiatement, jetant leurs pistolets au sol sous les injonctions rageuses des forces d’intervention.
Eleanor, elle, refusait d’abdiquer. Prise d’une frénésie démente, elle se jeta en avant vers Mark, les doigts crochus comme des serres, prête à lui arracher l’enfant des bras dans un ultime sursaut de folie.
« C’est à moi ! Cet argent est à moi ! Rends-la-moi, espèce d’avorton ! »
Deux officiers d’élite bondirent sur elle avec une précision millimétrée. Eleanor fut plaquée contre le capot brûlant de sa propre limousine dans un claquement sourd. Ses cheveux impeccables se défirent complètement, balayant la tôle souillée par la pluie fine qui commençait à tomber. Des menottes en acier trempé se refermèrent avec un déclic sec et définitif sur ses poignets manucurés.
« Eleanor Vance », déclara la voix calme et posée d’une femme d’une cinquantaine d’années qui s’avançait sous le viaduc, un badge de magistrate attaché à sa veste de tailleur sombre. « Vous êtes en état d’arrestation pour assassinat, séquestration, substitution d’enfant aggravée, tentative de meurtre et malversations financières internationales. »
Eleanor se débattait comme un fauve pris au piège, crachant des insultes venimeuses, mais les policiers ne lui laissèrent aucune chance. Elle fut traînée sans ménagement vers l’arrière d’un fourgon cellulaire grillagé, son regard noir et haineux rivé sur Mark jusqu’à ce que les lourdes portes blindées se referment sur elle, étouffant ses vociférations pour toujours.
Mark relâcha enfin la tension surhumaine qui maintenait ses muscles noués depuis des heures. Ses jambes fléchirent. Il tomba à genoux sur le gravier humide, entourant Léa de ses deux bras comme d’une forteresse inexpugnable. La petite fille, insensible au drame qui venait de se nouer, gazouilla doucement, tétant le bord de son lange rose.