« Tu ne reviendras jamais, n’est-ce pas ? demanda Vogel depuis l’obscurité de son bureau, sans tourner la tête.
— Non, répondit Marc. Tu n’existes plus, Christian. Tu es mort le jour où Laurent a noué cette corde. Et pour le reste du monde, tu es simplement une ligne non réclamée sur un registre d’insolvabilité fédérale. »
Marc sortit et referma doucement le panneau derrière lui.
Il descendit l’escalier aux marches de bois usées qui résonnaient sous ses pas réguliers. L’odeur du hall d’entrée était la même qu’à son arrivée : détergent synthétique, pluie ancienne incrustée dans les plinthes et courant d’air froid venu du désert environnant.
Une fois sur le trottoir, Marc remonta le col de son imperméable.
Il marcha d’un pas soutenu en traversant Commercial Row pour rejoindre Virginia Street. Au-dessus de sa tête, la célèbre arche lumineuse proclamait fièrement dans la nuit noire : The Biggest Little City in the World. Les lettres bleues et jaunes brillaient avec une violence aveuglante, reflétées sur le capot des quelques taxis en stationnement qui attendaient d’hypothétiques clients à la sortie des salles de machines à sous.
Marc s’arrêta sur le pont qui enjambait la Truckee River. L’eau descendait des sommets encore enneigés de la Sierra, vive, sombre, tumultueuse, se brisant en écume blanche contre les piles de béton massif avant de poursuivre sa course vers l’est, vers le lac Pyramid où elle finirait par s’évaporer dans la cuvette aride du grand bassin.
Il s’appuya contre le parapet de fonte fraîche.
Sous son bras, le dossier brique semblait peser une tonne. Il l’ouvrit une dernière fois sous la lueur sodium d’un réverbère municipal. Les signatures s’étalaient là, nettes, froides, irréfutables. La vérité était là, enfin déterrée, extraite des entrailles de ce motel du Nevada. Elle ne contenait aucune noblesse, aucun éclat, aucune victoire morale. Rien qu’un misérable arrangement entre deux hommes paniqués qui s’étaient déchirés pour quelques millions de devises scripturales.
Marc tira les six micro-cassettes de ses poches.
Une à une, il les laissa tomber dans le vide.
Le bruit de leur chute fut immédiatement couvert par le grondement continu du torrent d’eau glacée. Le plastique heurta peut-être un galet poli avant d’être emporté par le courant violent vers les étendues désertes du nord.
Puis, il saisit le dossier brique.
Sans hésitation, il déchira les feuillets en quatre, transversalement, rompant les paraphes officiels, les sceaux des notaires de district et les lignes manuscrites tracées à l’encre bleue. Il ouvrit les doigts et jeta les lambeaux de papier blanc par-dessus le bastingage.
Pendant une fraction de seconde, les morceaux de papier voltigèrent dans le courant d’air nocturne comme une nuée de papillons de nuit désorientés sous les néons de la ville, avant de piquer vers la surface noire de la rivière et de disparaître, dissous par la force de l’eau vive.
Marc referma son manteau et enfonça ses mains vides au fond de ses poches.
La vérité n’était plus enfermée dans la chambre de Reno. Elle n’était nulle part. Elle venait de s’effacer dans les eaux froides du désert, laissant aux vivants leurs illusions préservées et aux morts leur repos trompeur.
Il tourna le dos au pont et marcha vers la gare ferroviaire, sans un seul regard en arrière vers les lumières tremblantes de la ville.