Maître Grangier décrocha son téléphone fixe et activa le haut-parleur. La tonalité retentit, suivie de la voix claire du standard du commissariat central de Noailles :

« Police nationale, j’écoute. »

« Bonjour, ici Maître Jacques Grangier, bâtonnier honoraire. J’ai une intrusion hostile dans mes bureaux au 42 rue Grignan. Des individus menacent la rétention de pièces judiciaires sous scellés. Envoyez une patrouille d’urgence. »

Christian de Montmirail contempla l’avocat, puis sa belle-sœur, et enfin les deux garçons dont les regards croisés ne cillaient pas. Son visage se décomposa, passant de la superbe arrogante à une fureur contenue.

« Vous êtes tous devenus fous », lâcha-t-il entre ses dents. « Vous allez tout perdre. Absolument tout. »

Il fit demi-tour d’un coup sec de sa canne sur le plancher et quitta la pièce en claquant la porte, suivi de ses hommes de main.

Le soir commençait à tomber sur la cité phocéenne. La lumière dorée de la fin octobre baignait les façades de calcaire de la rue Grignan. La police était venue, avait pris les dépositions, consigné les pièces et escorté le groupe jusqu’à l’antenne du tribunal pour enfants où une procédure d’urgence en reconnaissance de filiation et ordonnance de protection venait d’être officiellement ouverte.

Sur le perron du palais de justice, désormais désert et balayé par un vent frais venu du large, quatre personnes se tenaient debout.

La vieille dame du quartier de la Rose s’était assise sur les marches, soulagée mais épuisée. Hélène de Montmirail s’était agenouillée devant Mathéo. Ses vêtements impeccables touchaient le sol froid, mais elle ne s’en souciait plus. Ses yeux pleuraient sans retenue.

« Je ne te demande pas de me pardonner aujourd’hui, Mathéo », dit-elle d’une voix sourde. « Je ne sais même pas si j’en serai digne un jour. Mais personne ne t’effacera plus jamais. Tu as un nom. Tu as une maison. Et tu as un frère. »

Mathéo ne la prit pas dans ses bras. Dix ans de solitude et de méfiance ne s’effacent pas en une poignée d’heures au palais de justice. Mais il ne recula pas non plus. Il laissa simplement la main de cette femme frôler la sienne.

Puis, il se tourna vers Enzo.

Enzo retira la boutonnière de son blazer bleu marine, celle qu’il portait pour les grandes cérémonies de famille, et la jeta par-dessus la balustrade de pierre. Il glissa ses deux mains dans les poches de son pantalon et esquissa un timide sourire, le premier vrai sourire de sa journée.

« Tu sais jouer au foot ? » demanda Enzo.

Mathéo essuya d’un revers de manche la poussière sur sa joue. Un éclat de malice revint enfin dans ses yeux bruns.

« Mieux que toi, c’est sûr. Avec tes chaussures de monsieur le maire, tu dois pas savoir courir vite. »

« Tu parles », répondit Enzo en riant doucement. « Je te prends quand tu veux sur le terrain vague de la Plaine. »

Maître Grangier, resté en retrait sur le palier, alluma un cigare pour braver le mistral. Il regarda les deux garçons descendre côte à côte les marches monumentales du tribunal, leurs deux silhouettes identiques se découpant contre les lumières naissantes de la ville. Le combat judiciaire qui s’annonçait contre le reste du clan Montmirail serait long, féroce et sans doute destructeur pour leur fortune matérielle.

Mais pour la première fois depuis dix ans, les deux frères marchaient au même pas, sous le même ciel, et personne ne pourrait plus jamais prétendre que l’un d’eux n’existait pas.