Le premier jour, nous vendîmes dix-sept parts. Le deuxième jour, trente.
Le quartier était une aubaine que j’avais calculée dès l’analyse du cadastre : des centaines de cadres d’entreprises de conseil, d’avocats et d’architectes qui tournaient en rond à midi entre les chaînes de salades insipides et les burgers industriels hors de prix. Mes tourtes répondaient exactement à leur besoin : un repas chaud, noble, croustillant, consommable rapidement mais confectionné avec des ingrédients d’exception.
J’avais peaufiné ma pâte feuilletée inversée. Elle demandait trois jours de repos, pliée au beurre de tourage AOP, feuilletée à l’extrême, si légère qu’elle s’effritait sous la dent comme de la dentelle caramélisée. Mes garnitures étaient devenues notre signature :
La première, notre étendard : épinards frais tombés au beurre noisette, fromage blanc d’Adyguée légèrement salé, ail confit et noix torréfiées.
La deuxième : canard confit maison effiloché, oignons doux mijotés au vinaigre balsamique et poires rôties au thym.
La troisième : saumon sauvage, poireaux à la crème d’Isigny et baies roses.
Et une version végétarienne au potimarron rôti, champignons des bois et vieux comté.
À la fin du troisième mois, les files d’attente commençaient à se former dès onze heures quarante-cinq. À treize heures, nos vitrines étaient vides. Les avis sur les plateformes numériques explosaient d’éloges dithyrambiques. Un critique gastronomique d’un grand quotidien régional, réputé pour son cynisme impitoyable, écrivit une chronique de trois colonnes titrée : « La résurrection de l’artisanat populaire au coin de la rue. »
Kirill ne suffisait plus au comptoir. Nous embauchâmes un apprenti, puis un second cuisinier pour m’épauler au pétrissage.
Raïssa Igorevna, elle, commençait à entendre des rumeurs. Dans son cercle de bridge et de commérages de quartier, les épouses de notables parlaient d’une nouvelle adresse branchée où leurs maris allaient chercher des plateaux entiers pour leurs déjeuners de direction. Elle n’avait pas encore fait le lien, persuadée que le nom de jeune fille sous lequel j’avais enregistré l’établissement appartenait à un chef venu de la capitale.
L’affrontement final se prépara sans que personne ne l’ait planifié.
C’était un vendredi d’octobre, exactement un an après la scène de la cuisine, jour pour jour. Une journée d’automne dorée et fraîche, idéale pour déguster une pâte chaude sortant du fourneau.
Dès onze heures et demie, la file d’attente s’étirait sur le trottoir, contournant l’angle de la rue adjacente. Plus de quarante personnes patientaient patiemment au soleil : des jeunes en costume sur mesure, des ouvriers du chantier voisin, des mères de famille, des étudiants attirés par les réseaux sociaux. L’odeur du beurre chaud, des herbes de Provence et de la viande confite embaumait tout le pâté de maisons.
Derrière mon comptoir vitré, le front couvert d’une fine pellicule de sueur mais l’esprit parfaitement lucide, je tranchais les parts au grand couteau de chef dans un crissement régulier de pâte feuilletée. Kirill, rayonnant, encaissait avec une rapidité d’horloger en plaisantant avec les habitués.
À onze heures cinquante, une silhouette familière s’engagea au bout de la rue.
Raïssa Igorevna se rendait chez son podologue habituel, deux rues plus loin. Elle portait son éternel manteau de laine gris collet monté, son sac en cuir verni serré contre son flanc comme un bouclier contre la vulgarité du monde. Elle marchait d’un pas raide, désapprobateur, évitant soigneusement les flaques d’eau.
En apercevant l’attroupement qui bloquait le passage sur le trottoir, elle fronça les sourcils avec son dédain habituel. Je la vis à travers la grande baie vitrée. Mon cœur fit un bond furieux dans ma poitrine, puis s’apaisa aussitôt, laissant place à une sérénité glacée.
Elle s’arrêta à quelques mètres de la file, scandalisée par ce désordre sur la voie publique. Elle leva les yeux vers l’enseigne : La Tourte d’Or. Puis, son regard descendit vers la vitrine.
Elle me vit.
Elle me vit dans ma veste de cuisine blanche impeccable, frappée à mon nom en broderie noire, mon tablier propre noué à la taille, un couteau de professionnel à la main, dirigeant deux commis tout en servant des clients qui nous tendaient leurs cartes bancaires avec des sourires impatients.
Ses yeux s’écarquillèrent d’une manière presque comique. Sa mâchoire se décrispa, laissant sa bouche entrouverte sur un vide silencieux. La couleur quitta son visage déjà pâle pour laisser place à une teinte cireuse.
Mais le choc n’était pas terminé.
Alors qu’elle s’apprêtait manifestement à s’approcher pour faire un esclandre ou sommer son fils de s’expliquer sur cette mascarade indigne, ses yeux balayèrent la file de clients qui attendaient sagement leur tour, leur ticket numéroté à la main.
Au vingt-deuxième rang, les mains enfoncées dans les poches de son imperméable beige, lisant tranquillement le journal local en attendant son tour, se tenait Igor Semionovitch.
Raïssa se figea comme si la foudre venait de frapper le bitume à ses pieds.
« Igor ? » lâcha-t-elle, d’une voix si aiguë qu’elle fit se retourner plusieurs clients.
Le vieil homme leva lentement les yeux de son quotidien. Il ne sursauta pas. Il ne rougit pas. Il ne tenta pas de cacher son visage ni de s’enfuir. Il la regarda simplement avec une tranquillité monumentale, la tranquillité d’un homme qui avait enfin payé sa dette et racheté sa dignité.
« Que fais-tu là ? » suffoqua-t-elle en s’avançant vers lui, oubliant toute retenue bourgeoise. « Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Tu fais la queue… devant la boutique de cette… de cette femme ? Tu es devenu fou ? Rentre immédiatement à la maison ! Je t’ai préparé une soupe de chou ! »
Le silence se fit progressivement parmi les clients de la file. Les gens observaient cette mégère colérique qui apostrophait un homme d’âge mûr sans la moindre pudeur.
Igor Semionovitch replia posément son journal en quatre, le glissa sous son bras et ajusta son col.
« Non, Raïssa », répondit-il d’une voix calme, distincte, qui porta jusque dans la cuisine silencieuse où Kirill s’était arrêté de taper sur la caisse enregistreuse.
« Comment ça, non ? » glapit-elle, ses narines pincées vibrant de fureur.