Victoria était rentrée chez elle dans un état de fureur hystérique. Elle avait brisé deux vases chinois d’une valeur inestimable contre les murs de son boudoir, déchiré sa robe émeraude à grands coups de ciseaux et abreuvé d’injures ses femmes de chambre. L’humiliation subie était absolue, cuisante, impardonnable. Les téléphones n’avaient cessé de sonner durant le trajet de retour : les cancans allaient déjà bon train dans les cercles mondains. Les messages moqueurs, les silences gênés de ses soi-disant amies et les rumeurs d’une mise au ban totale de la haute société commençaient à pleuvoir.

Son père, le vieux baron Heinrich von Essen, un homme usé par le jeu et le mauvais commerce, entra dans la pièce, le visage ravagé par la panique.

« Qu’as-tu fait, espèce d’insensée ? hurla-t-il, un télégramme tremblant à la main. Qu’as-tu fait à cette réception ? »

« Cette vieille harpie n’avait rien à faire là ! éructa Victoria, les yeux rougis par la haine et le mascara coulant sur ses joues. C’était une paysanne déguisée en duchesse ! Et cette servante galeuse a osé poser ses mains de souillon sur moi ! Mateo m’a insultée devant tout le monde ! Il me le paiera, père ! Je détruirai cet parvenu et sa mère impotente ! »

« Tais-toi ! cria Heinrich en frappant la table du poing. Tais-toi, misérable folle ! Tu ne comprends donc rien ? Valmonte Investments détient soixante pour cent des créances de nos chantiers et de notre holding maritime ! Les banques m’accordaient des délais uniquement parce que tout le monde croyait que tu allais l’épouser ! À l’instant même, je viens de recevoir une notification officielle de leur cabinet d’avocats. Mateo Valmonte exige le remboursement immédiat de la totalité de nos lignes de crédit sous quarante-huit heures ! Si nous ne payons pas, il saisit nos comptes, cette maison, et déclare notre faillite personnelle ! »

Victoria blêmit d’un coup, le souffle coupé. « C’est… c’est impossible. Il ne peut pas faire ça. »

« Il le peut, et il le fait ! gémit le vieil homme en s’effondrant sur une banquette, la tête entre les mains. Tu n’as pas seulement giflé une vieille femme sans défense, Victoria. Tu as signé l’arrêt de mort de notre famille. »

Refusant d’accepter sa défaite et consumée par une soif aveugle de vengeance, Victoria ne voulut rien entendre de la détresse de son père. Au lieu de courir implorer le pardon de Doña Elena, son orgueil démesuré la poussa à franchir un pas de plus vers l’abîme. Elle connaissait des hommes sans scrupules dans les bas-fonds de la ville, des mercenaires de l’ombre à qui certains héritiers faisaient parfois appel pour régler des litiges inavouables.

Trois jours plus tard, alors que la presse locale commençait à faire écho de la ruine imminente des von Essen, Victoria orchestrait un plan désespéré. Elle voulait frapper Mateo là où cela lui ferait le plus mal. Si cette vieille infirme était son point faible, alors il fallait lui faire payer au centuple l’humiliation publique qu’elle avait subie. Victoria engagea deux hommes de main notoires pour surveiller les abords du domaine Valmonte. L’objectif était clair : intercepter le véhicule médical qui transportait régulièrement Elena à ses séances de rééducation spécialisée, provoquer un accident ou semer la panique pour traumatiser définitivement la vieille femme et forcer Mateo à négocier sous la terreur.

Mais Victoria sous-estimait tragiquement l’homme qu’était devenu Mateo Valmonte. On ne bâtit pas un empire financier international sans développer une vigilance d’acier et sans s’entourer d’un réseau de sécurité sans faille.

Depuis l’incident de la réception, Mateo avait doublé la garde autour de sa propriété et placé la famille von Essen sous surveillance discrète. Dès que les deux malfrats furent approchés par l’intermédiaire de Victoria, les services de sécurité de Mateo en furent immédiatement informés. L’un des détectives privés travaillant pour le magnat n’eut aucun mal à enregistrer les conversations, les transferts d’argent et les directives explicites données par Victoria.

Le matin où l’attaque devait avoir lieu, sur une route bordée de pins menant à la clinique, la berline noire censée transporter Elena fut effectivement prise en étau par une camionnette banalisée. Mais lorsque les deux agresseurs brisèrent les vitres et ouvrirent les portières arrières, ils ne trouvèrent ni fauteuil roulant ni vieille dame effrayée.

À l’intérieur se trouvaient quatre agents d’élite des forces d’intervention de la police d’État, les armes déjà braquées sur eux. En un éclair, les deux hommes furent plaqués au sol, menottés et désarmés sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Vingt minutes plus tard, dans un café huppé du centre-ville où elle attendait fébrilement la confirmation de son forfait, Victoria vit débarquer une escouade de policiers en civil accompagnés du procureur de la République en personne.

Les menottes se refermèrent sur ses poignets fins devant une foule de badauds médusés et de journalistes déjà avertis par une fuite opportunément orchestrée. Les photos de l’héritière von Essen, hagarde, les cheveux défaits, traînée sans ménagement à l’arrière d’un fourgon cellulaire sous les flashs crépitants, firent la une de tous les quotidiens dès le lendemain matin. Tentative d’extorsion en bande organisée, association de malfaiteurs, mise en danger délibérée de personnes vulnérables : le dossier monté par les avocats de Mateo était si bétonné qu’aucune caution ne fut accordée. Son monde d’illusions, de privilèges immérités et de vanité venait de s’effondrer pour toujours entre quatre murs de béton suintant l’humidité.

Pendant ce temps, au domaine Valmonte, la vie avait pris un cours d’une douceur nouvelle et insoupçonnée.

Les mois passèrent. Grâce aux soins prodigués dans la clinique privée financée par Mateo, le jeune frère de Clara connut une rémission spectaculaire. Il put enfin respirer sans assistance, reprendre des forces et même envisager d’entrer à l’université l’année suivante pour étudier l’architecture, un rêve qu’il croyait à jamais inaccessible.