Je me levai tôt, non pas par obligation servile, mais par pure joie. Je préparai un ragoût de bœuf mijoté aux petits oignons, du pain frais pétri de mes mains et des tartes aux noix de pécan dont l’odeur réconfortante envahit toute la bâtisse.
À dix-sept heures, je descendis dans la salle à manger.
La grande table était dressée avec ma plus belle nappe de lin blanc brodée de gui. Les verres de cristal luisaient sous la clarté des bougies parfumées à la cannelle. Il y avait exactement douze couverts disposés tout autour de la table.
Mais cette fois-ci, c’était moi qui avais rédigé chaque petit carton d’une écriture soignée et ferme.
Il y avait là Martha et Arthur Vance, mes fidèles amis de toujours. Il y avait Clara, ma voisine d’en face, veuve elle aussi depuis deux hivers, qui passait ses dimanches solitaires à tricoter. Il y avait le jeune pasteur Thomas et son épouse, deux bénévoles dévoués du refuge municipal, ainsi que quelques amies d’enfance dont les rires avaient illuminé ma jeunesse.
Et tout au bout de la table, devant le couvert principal orné d’un brin de houx frais, j’avais posé un carton portant une inscription toute simple :
Evelyn Mercer, maîtresse de ces lieux.
À dix-huit heures, la sonnette retentit, suivie d’éclats de voix chaleureuses et de rires sincères. Mes invités franchirent le seuil en secouant la neige de leurs bottes, les bras chargés de présents modestes, les yeux brillants d’une joie authentique qui ne devait rien à l’artifice ni au calcul.
Avant de prendre place, je m’arrêtai un instant devant la cheminée. Le portrait d’Howard semblait me sourire dans la lumière dansante des flammes de bûches d’érable. Je levai mon verre de vin rouge vers lui dans un geste discret et silencieux.
Je n’étais plus la femme invisible qu’on reléguait à l’étage pour ne pas déranger les voleurs. J’étais chez moi, entourée de ceux qui m’aimaient pour ce que j’étais, assise au centre de ma propre existence, et plus jamais personne au monde ne me dirait où j’avais le droit de m’asseoir.