Je respirai profondément, fermant les yeux pendant cinq longues secondes. Quand je les rouvris, la jeune fille timide et brisée qui avait fui Austin par une nuit brumeuse n’existait plus. L’instinct de combat, celui que ma mère m’avait transmis avant que le deuil ne m’anesthésie, venait de s’éveiller.
« Tu vas aller te laver », ordonnai-je à mon père d’une voix sans réplique. « Il y a un canapé-lit dans le coin bureau. Tu prends une douche, tu dors. Ne touche à rien d’autre. Demain matin à la première heure, nous prenons la route pour Austin. Mais ne te méprends pas une seule seconde, Carter : tu n’es pas mon allié. Tu es ma pièce à conviction numéro un. »
Le trajet entre Dallas et Austin dura un peu plus de trois heures sous un ciel d’ardoise zébré par les averses d’automne. Le ronronnement de ma vieille berline d’occasion était le seul son dans l’habitacle. Carter était assis sur le siège passager, le regard vide, les mains tremblantes posées sur ses genoux. Il portait des vêtements propres que j’avais achetés la veille au soir dans un supermarché ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il sentait le savon bon marché et la défaite.
Sur le tableau de bord, mon téléphone était connecté en mains libres.
À l’autre bout de la ligne, la voix grave et métallique de Maître Julian Vance, le cousin germain de ma mère et l’un des rares membres de la famille à avoir coupé tout contact avec mon père après son remariage, égrainait les faits avec une rigueur implacable.
« Le dossier que Maria a déposé est d’une toxicité inouïe, Zoe », expliquait Julian. « Elle a produit trois attestations de prétendus colocataires à Dallas certifiant que tu te livrais à des activités illicites, deux signalements anonymes pour déséquilibre mental déposés auprès des services sociaux du comté, et surtout, un faux testament holographe prétendument rédigé par Eleanor avant son décès, dans lequel elle déclarait vouloir intégrer Maria et Hazel dans la ligne de succession directe des terrains de Westlake. »
« Comment a-t-elle pu faire passer un faux testament devant le tribunal ? » demandai-je, serrant le volant jusqu’à en avoir les jointures blanches.
« Parce que ton père n’était pas là pour contester la validité de l’écriture, et que Maria s’était arrangée pour faire délivrer les convocations à une fausse adresse te concernant à El Paso. Aux yeux du juge Miller, tu étais une héritière défaillante, introuvable et potentiellement dangereuse pour elle-même. Mais le fait que Carter soit avec toi change complètement la donne. S’il témoigne sous serment qu’il a été manipulé, drogué, et qu’il reconnaît l’écriture d’Eleanor dans la lettre d’avertissement originale, le dossier de Maria s’effondre pour tentative d’escroquerie au jugement. Mais attention : Maria ne va pas se laisser faire. Elle a de l’argent frais maintenant, celui qu’elle a soutiré des comptes de ton père. Elle s’est entourée d’un cabinet pénaliste très agressif. »
« Nous serons à Austin dans quarante minutes, Julian. Convoque une audience d’urgence avant le passage officiel de la requête. Rendez-vous directement au greffe. »
« Très bien. Zoe… prépare-toi. Revoir cette maison et ces deux femmes ne sera pas une promenade de santé. »
« Je ne vais pas là-bas pour me promener, Julian. Je viens réclamer ce qui m’appartient. »
Nous avons d’abord fait halte au cabinet de Julian, situé dans une élégante maison victorienne reconvertie du centre-ville d’Austin. Voir mon grand-oncle poser les yeux sur Carter fut un spectacle d’une cruauté silencieuse. Julian ne lui serra même pas la main. Il se contenta de lui jeter un regard chargé d’un mépris souverain avant de lui faire signer une décharge sous serment et une série d’affidavits en six exemplaires. Carter signa chaque page sans un mot, la tête basse, écrasé par la honte.
« Maintenant », déclara Julian en rangeant les dossiers dans sa mallette en cuir patiné, « la loi nous impose de signifier la comparution d’urgence directement à la partie requérante avant l’ouverture de la séance de demain matin. Nous devons leur remettre l’assignation en mains propres à l’adresse principale. »
« La maison d’Austin », dis-je doucement.
Carter frémit. « Ne me faites pas retourner là-bas… Hazel a appelé la police la dernière fois, elle a prétendu que j’avais tenté d’enfoncer la porte… »
« Tu viendras avec nous, Carter », répliquai-je avec une fermeté implacable. « Et cette fois, la police sera à nos côtés pour constater les faits. Julian, contacte le bureau du shérif du comté pour une escorte d’huissier. Nous y allons maintenant. »
La pluie s’était arrêtée quand notre cortège — la voiture de patrouille du shérif, la berline de Julian et mon propre véhicule — s’engagea dans l’allée familière de la maison de mon enfance.
Les chênes centenaires se dressaient toujours le long de l’allée en gravier, mais quelque chose dans l’âme du lieu semblait flétri. Le jardin que ma mère soignait avec tant d’amour était en friche, envahi de mauvaises herbes grasses. Deux imposantes voitures allemandes flambant neuves étaient garées devant le garage double : un SUV de luxe noir et un cabriolet décapotable rouge vif. C’était la voiture dont Hazel avait toujours rêvé. Achetée, sans doute aucun, avec les fonds de prévoyance de mon père.
Mon cœur battait avec une violence inouïe, mais une clarté froide avait pris possession de mon esprit. Je descendis de voiture. L’air sentait la terre mouillée et les feuilles mortes.
L’adjoint du shérif, un homme robuste aux cheveux grisonnants nommé Barnes, s’avança vers le perron, flanqué de Julian et de moi-même. Carter marchait trois pas derrière nous, les yeux fixés sur le sol, les épaules rentrées comme s’il s’attendait à recevoir une balle dans le dos.
Julian pressa la sonnette. Le carillon résonna à travers la porte en chêne massif.
Quelques secondes plus tard, des pas légers retentirent sur le parquet ciré du hall. La porte s’ouvrit à la volée.
C’était Hazel.