Vanessa poussa un petit cri d’effroi et recula précipitamment contre la bibliothèque, heurtant une pile d’encyclopédies qui s’écrasa sur le parquet.
Margaret, elle, ne cilla pas immédiatement. Par pur réflexe de classe, elle redressa les épaules, glissant les documents dans la poche intérieure de son imperméable d’un geste feutré.
« Ethan », dit-elle avec une autorité travaillée au fil de décennies de mondanités. « Tu devrais être à l’hôpital. Comment as-tu osé laisser ta femme seule dans un moment pareil ? Et qui sont ces brutes qui squattent mon entrée ? »
« Sors les mains de tes poches, Margaret », dit Ethan. Sa voix était si basse, si dépouillée d’émotion qu’elle en devint terrifiante.
Pour la première fois, la mère vacilla. Il ne l’avait jamais appelée par son prénom. Jamais, même au pire de leurs désaccords sur la gestion du domaine après la mort de Warren.
« Ethan, je suis ta mère ! » s’indigna-t-elle, haussant le ton pour masquer le tremblement imperceptible de son menton. « Vanessa et moi nous apprêtions à te rejoindre. Nous étions simplement venues ranger les affaires de Claire pour que tu n’aies pas à t’en soucier. Ton comportement envers ta sœur et moi sur cette terrasse était inadmissible. Tu t’es laissé manipuler par une fille issue d’un milieu qui ne comprend rien à la pression de notre nom. Elle cherche à nous diviser, tu ne le vois donc pas ? »
Ethan fit deux pas lents à l’intérieur de la pièce. Chaque pas résonnait comme le glas sur le plancher ciré.
« Elle est au bloc opératoire », dit-il, les yeux fixés sur les pupilles dilatées de sa génitrice. « Ils sont en train de lui ouvrir le ventre. Notre enfant est en train d’étouffer parce que le placenta a été arraché sous le choc de la chute. Le choc que ta fille lui a infligé. »
Vanessa commença à sangloter plus fort, recroquevillée contre un rayonnage. « Je ne voulais pas… je ne voulais pas que le bébé meure, Ethan, je le jure ! Elle m’a provoqué ! Elle a dit que j’irais en prison ! »
« Tais-toi ! » rugit Margaret sans quitter son fils du regard. « Ethan, écoute-moi. Rien de ce qui s’est passé ici n’était intentionnel. C’est un effroyable concours de circonstances. Mais nous sommes ta famille de sang. Cette fille n’est dans nos vies que depuis trois ans. Les Bennett ne lavent pas leur linge sale en public. Donne-moi le temps de régler cette affaire discrètement. Si la fondation a des manques, je renflouerai les comptes sur ma fortune personnelle… »
« Tu n’as plus de fortune personnelle, Margaret », déclara Ethan en s’arrêtant devant le grand bureau de son père. « Tu as hypothéqué la résidence secondaire de Martha’s Vineyard il y a huit mois. Tu as englouti tes liquidités pour éponger les dettes de la fausse marque de cosmétiques de Vanessa. Et quand vous avez été acculées, vous avez plongé vos mains sales dans l’argent que mon père destinait aux enfants leucémiques de Baltimore. »
Il désigna la poche de l’imperméable d’un index vengeur.
« L’enveloppe. Pose-la sur la table. »
Margaret serra les lèvres en une ligne si mince que sa bouche disparut presque. Son masque aristocratique se fissura enfin, laissant entrevoir la noirceur nue de son narcissisme blessé.
« Tu crois que Warren était un saint ? » ricana-t-elle avec un mépris venimeux. « Ton père a bâti cet empire sur des pots-de-vin et des montages fiscaux que tu ne pourrais même pas concevoir dans ta petite morale étriquée ! J’ai passé quarante ans de ma vie à maintenir le vernis de cette famille pendant qu’il couchait avec ses secrétaires et achetait le silence des inspecteurs ! Cet argent m’appartient ! Il appartient à Vanessa ! Certainement pas à cette petite bourgeoise opportuniste que tu as épousée contre mon gré ! »
D’un mouvement brusque, Margaret tira l’enveloppe de sa poche et sortit un briquet en argent dissimulé dans sa manche. La flamme jaillit instantanément, léchant le coin inférieur des relevés bancaires.
« Non ! » cria Vanessa en se cachant les yeux.
Mais Ethan n’eut pas besoin de courir. Marcus Vance, qui s’était glissé silencieusement le long des rayonnages à l’instant où Margaret haussait la voix, saisit le poignet de la vieille femme d’une poigne d’acier. Le briquet tomba sur le buvard en feutre sans l’enflammer. D’un geste net et professionnel, Marcus arracha les documents des doigts crispés de Margaret et écrasa l’amorce de brûlure avec le plat de sa paume.
« Lâchez-moi, espèce de voyou ! Je vais vous faire radier, vous et toute votre famille ! » vociféra Margaret, se débattant avec une férocité grotesque, ses cheveux gris s’échappant de leur chignon impeccable pour lui donner l’allure d’une démente.
Marcus ne répondit rien. Il tendit respectueusement le dossier intact à Ethan.
Ethan prit les feuilles noircies par la suie sur un demi-centimètre. Les signatures étaient nettes. Les montants étaient indéniables. Tout y était.
Il regarda sa mère, puis sa sœur. Il ne ressentait plus de rage. Juste un vide immense, glacial, irréversible. La pitié elle-même avait déserté son cœur.
« Tu as toujours dit que le nom des Bennett était la chose la plus précieuse que nous possédions », dit Ethan d’une voix sourde. « Eh bien, réjouis-toi. Demain matin, ce nom fera la une de toute la presse du pays. »
Il se tourna vers la porte du bureau. « Lieutenant Gomez ? Vous pouvez entrer. »
Deux inspecteurs de la brigade criminelle du comté de Baltimore, que Marcus avait prévenus et guidés discrètement jusqu’au perron, pénétrèrent dans la pièce. L’un d’eux tenait un carnet, l’autre détacha une paire de menottes de sa ceinture.
« Margaret Bennett, Vanessa Bennett », dit l’officier avec une rigueur impersonnelle. « Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’homicide volontaire, complicité, faux et usage de faux, et détournement de fonds en bande organisée. Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous… »