Je m’avançai jusqu’à la table, posant mes mains à plat sur le bois verni. Je me penchai vers elle, le regard planté dans le sien. Mon calme apparent sembla enfin la déconcerter un peu.

« Pourquoi as-tu fait ça, maman ? » demandai-je, d’une voix si basse qu’elle en devenait tranchante.

Elle haussa les épaules, un demi-sourire condescendant au coin des lèvres. « Pourquoi ? Mais pour vous sauver, mon cher fils. Regarde-toi. Tu as des cernes jusqu’au milieu des joues. Lena est à l’article de la mort à l’hôpital à force d’avoir voulu jouer les héroïnes avec une césarienne d’urgence. Et tu as maintenant un fils. Un vrai. Un garçon qui portera notre nom, qui héritera des affaires de ton grand-père, qui perpétuera notre lignée. »

« Tu as falsifié une inscription dans un pensionnat à deux cents kilomètres d’ici ! » sifflai-je entre mes dents. « Tu m’as fait signer ce papier en me disant que c’était une garderie municipale pour les mercredis après-midi ! »

« Saint-Vallier est l’un des établissements les plus prestigieux de la région, » répliqua-t-elle sans le moindre remords, haussant le ton avec aplomb. « L’équitation, les bonnes manières, un encadrement strict. Sophie en a besoin. Elle est sauvage, effacée, elle traîne toujours dans tes jambes avec ses petits dessins ridicules. Elle allait étouffer ce bébé par sa jalousie ! Tu crois que je ne l’ai pas vue roder autour du berceau ? Elle le regardait comme s’il lui avait volé sa couronne ! »

« Elle lui avait dessiné un bateau ! » explosai-je, incapable de contenir le grondement qui montait de ma poitrine. « Elle avait passé des heures à lui préparer un cadeau de bienvenue ! Et toi, tu as passé ces trois semaines à lui répéter qu’elle était de trop, qu’elle devait se faire oublier, qu’elle allait être expédiée loin d’ici dans une malle ! »

Ma mère fronça les sourcils, piquée au vif. Elle se leva brusquement, redressant son mètre soixante-quinze avec cette autorité écrasante qu’elle exerçait sur moi depuis mon enfance.

« Baisse d’un ton, Thomas. Tu oublies à qui tu parles. Si je n’avais pas été là, cette maison serait un champ de ruines. Qui a fait les courses ? Qui a géré les visites ? Qui veille sur Emil pendant que tu passes tes journées à pleurnicher au chevet d’une femme stérile qui a failli ne jamais te donner de fils ? »

Le mot me frappa comme une gifle en plein visage. Une femme stérile.

Mes yeux tombèrent alors sur le sac à main de ma mère, négligemment ouvert sur le buffet de la cuisine. Un épais dossier en cuir beige en dépassait. Je fis un pas de côté et m’en emparai avant qu’elle ne puisse réagir.

« Rends-moi ça immédiatement ! » s’écria-t-elle, son visage perdant toute sa superbe pour virer au blanc crayeux. « Ce sont mes affaires personnelles ! »

J’ouvris le dossier. Ce que je découvris me donna la nausée.

Ce n’était pas seulement une brochure de pensionnat. C’était un dossier complet d’admission, validé, tamponné et payé d’avance. Un virement de quinze mille euros avait été effectué depuis son propre compte d’épargne pour régler l’année scolaire complète avec hébergement sept jours sur sept.

Mais il y avait pire.

Glissées dans une pochette plastique à l’intérieur du dossier se trouvaient plusieurs lettres manuscrites non décachetées. Je reconnus immédiatement l’écriture ronde et soignée de Lena. Sur chaque enveloppe figurait la même mention : « Pour ma petite Sophie d’amour – à ouvrir chaque matin avec papa ».

Lena, clouée sur son lit d’hôpital après une hémorragie interne massive, privée de téléphone portable les trois premiers jours aux soins intensifs, avait pris le temps d’écrire à notre fille pour maintenir le lien, pour la rassurer, pour lui dire combien elle l’aimait et avait hâte de revenir. Et ma mère avait intercepté chaque lettre. Elle les avait gardées enfermées ici, laissant Sophie croire que sa mère l’avait oubliée.

« Tu… tu as volé les lettres de Lena ? » murmurai-je, horrifié par l’abjection de cette découverte.

Ma mère tenta de reprendre une contenance hautaine, mais une lueur de panique dansait au fond de ses prunelles. « Lena est une femme faible, issue d’un milieu médiocre. Ses niaiseries sentimentales n’auraient fait que rendre la séparation plus douloureuse pour Sophie. J’ai agi en adulte responsable. Sophie devait comprendre que sa vie d’enfant gâtée était terminée. »

Un autre document attira mon attention au fond de la chemise. Une feuille de route pour une société de transport privé de luxe. Date de prise en charge : Lundi matin, 06 heures 45. Adresse de destination : Pensionnat Saint-Vallier. Bagages autorisés : Une valise cabine et un sac d’équitation.

Tout était planifié. Lundi matin, pendant que je serais parti à l’aube chercher Lena à l’hôpital pour sa sortie, ma mère comptait faire monter Sophie dans un taxi et l’envoyer à deux cents kilomètres d’ici, devant le fait accompli.

« Tu voulais la faire disparaître avant même que Lena ne rentre à la maison, » dis-je, mes mains tremblant d’une fureur sourde. « Tu savais que si Lena découvrait ça, elle te bannirait de notre existence. Tu voulais mettre tout le monde devant le fait accompli, faire croire à un choix d’école prestigieuse pour son bien ! »

« Et qu’est-ce que vous auriez fait une fois qu’elle y serait ? » cracha ma mère, son masque de respectabilité se fissurant entièrement pour révéler une rancœur féroce. « Vous auriez protesté pendant deux jours, et puis vous auriez réalisé à quel point la maison est calme ! À quel point un petit garçon exige toute votre attention ! Tu es le dernier des Delorme, Thomas ! Tu avais le devoir de perpétuer le nom avec un héritier mâle ! Cette fille n’a jamais été qu’un accident de parcours, une bouche inutile qui te coûtera une dot sans rien apporter au patrimoine ! »