James ne leva même pas la tête. Il s’assit lourdement sur la première marche de l’estrade, les coudes sur les genoux, le regard vide, anéanti par la réalité qu’il ne pouvait plus fuir.
Je repris le micro pour m’adresser une dernière fois à l’assemblée.
« Les activités de mécénat et les emplois de la société sont pleinement préservés. Le gala continue, et le dîner sera servi comme prévu. Profitez de votre soirée, mesdames et messieurs. L’avenir de Wellington Industries n’a jamais été entre des mains plus sûres. »
Je reposai le micro.
Je descendis lentement les marches de l’estrade, passant devant Patricia dont la bouche s’ouvrait et se fermait sans qu’aucun son n’en sorte, anéantie par la perte de son nom, de son statut et de sa fortune. Je ne lui accordai pas même un regard de triomphe. Elle n’était déjà plus rien d’autre qu’une ombre dans une histoire qui ne lui appartenait plus.
En passant devant James, je m’arrêtai une demi-seconde.
J’ouvris ma pochette une dernière fois. J’en sortis un unique billet de dix dollars que j’avais gardé dans ma poche intérieure.
Je le laissai tomber délicatement à ses pieds, sur les marches de marbre.
« Pour ton taxi de retour vers le modeste appartement de l’Upper West Side, James », dis-je d’une voix basse, presque douce. « Il est payé jusqu’à la fin de la semaine. Après cela, il faudra que tu apprennes à vivre avec ce que tu gagnes par toi-même. »
Il ne bougea pas pour ramasser le billet. Il resta là, écrasé sous le poids de sa propre insignifiance.
Je traversai la grande salle au milieu de la foule qui s’ouvrait devant moi avec une déférence craintive. Plus personne ne murmurait sur mes origines. Plus personne ne voyait en moi une intruse. J’étais la femme qui avait acheté l’empire sans qu’ils ne voient passer la transaction.
À la sortie, la berline m’attendait sous la pluie fine de Manhattan. Le chauffeur m’ouvrit la portière avec un profond respect.
Je m’assis sur la banquette de cuir sombre, laissant la vitre baissée quelques secondes pour respirer l’air frais de la nuit new-yorkaise. Les gratte-ciels s’élevaient vers les nuages, scintillants de mille feux, froids et éternels.
Je posai mes deux mains sur mon ventre. Le bébé s’étira paisiblement contre ma paume.
« C’est terminé », murmurai-je dans la pénombre de la voiture. « Maintenant, nous allons pouvoir commencer. »
La berline s’engagea sur l’avenue, s’éloignant des lumières du gala, s’enfonçant dans la nuit calme et souveraine d’un monde que j’avais enfin façonné à ma mesure.