Sabrina (hier, 16h20) : Je vais lui pourrir sa fête. Elle va exploser devant tout le monde, et Brenda pourra témoigner qu’elle devient agressive et instable. Bisous ma belle, à ce soir.
Mon cœur battait avec une telle violence que j’entendais le sang bourdonner dans mes tempes. Ma sœur. Mon unique sœur. La fille avec qui j’avais partagé ma chambre d’enfant, avec qui j’avais pleuré la mort de nos parents. Elle conspirait avec mon propre fils et sa garce de femme pour me faire passer pour folle, me dépouiller de chaque centime et me jeter dans une maison de retraite médicalisée afin de vendre cette maison et s’offrir un duplex de luxe au centre-ville d’Austin.
Hier, en détruisant ce sac, je n’avais pas seulement commis un acte de vengeance instinctive. J’étais tombée directement dans leur piège. Sabrina avait délibérément provoqué mon coup de sang pour fabriquer la preuve de ma prétendue « démence sénile ».
Une larme a glissé sur ma joue, mais ce n’était pas une larme de tristesse. C’était une larme de feu, une lave pure qui a brûlé en un instant toute la naïveté, toute la timidité et toute la faiblesse qui m’avaient paralysée depuis la disparition de Julian.
J’ai remis le téléphone de Sabrina exactement là où je l’avais pris, au millimètre près.
Puis je suis descendue à la buanderie.
Au fond d’un placard métallique rouillé, derrière les bouteilles d’eau de Javel et les vieux chiffons, se trouvait une boîte à outils en acier lourd ayant appartenu à mon époux. Julian était un artisan minutieux, un charpentier qui ne jetait jamais un double de clé, un reçu ou un contrat. Mais il avait aussi été, pendant douze ans, trésorier de la chambre de commerce locale. Il connaissait les lois de cet État mieux que n’importe quel jeune avocat aux dents longues.
Sous le double fond de la boîte se trouvait un carnet de cuir noirci et une clé de coffre-fort de la Chase Bank, située sur l’avenue Lamar.
À sept heures et demie, des bruits de pas résonnaient à l’étage. Les insultes ont commencé presque immédiatement.
« Elle a osé ! Elle a vraiment brûlé mon Birkin vintage ! » criait Sabrina en descendant l’escalier en trombe, claquant ses talons sur les marches. « Garrick, je te jure que si tu ne la forces pas à me signer un chèque ce matin, j’appelle la police municipale pour destruction volontaire de propriété privée ! »
Garrick est entré dans la cuisine le premier, les cheveux en bataille, le visage bouffi par le sommeil et la mauvaise humeur. Il portait un peignoir de marque que Sabrina m’avait fait payer sous prétexte d’un cadeau de fête des pères anticipé.
« Maman, il faut qu’on parle, immédiatement », a-t-il lancé d’une voix sèche, s’asseyant en bout de table sans même me regarder. « Ce que tu as fait hier soir dépasse les bornes. Sabrina a fait une crise d’angoisse toute la nuit. Elle a dû prendre deux calmants. Ce sac valait deux mille cinq cents dollars, et c’est sans compter la valeur sentimentale. Tu perds la tête, maman. Tu deviens dangereuse pour toi-même et pour les autres. »
Sabrina est entrée à son tour, les bras croisés, le regard venimeux, le menton levé avec cette moue méprisante qu’elle réservait aux serveurs de restaurant et à sa belle-mère.
« Tu as de la chance que je n’aie pas porté plainte hier soir, Elena. Mais ma patience a des limites. Tu vas nous faire un virement bancaire pour rembourser le sac, immédiatement. Et ensuite, nous devons sérieusement discuter de ton avenir ici. Une femme de soixante-cinq ans qui jette des objets de valeur au feu pour un vulgaire bout de génoise écrasé par accident… ça relève de l’évaluation psychiatrique. »
Je ne me suis pas levée. Je n’ai pas haussé le ton. J’ai simplement porté ma tasse de café noir à mes lèvres, savourant l’amertume du breuvage.
« Un accident, Sabrina ? Vraiment ? » ai-je demandé doucement.
« Évidemment que c’était un accident ! Tu penses que je voudrais salir ma robe avec ton gâteau d’épicerie à dix balles ? » a-t-elle craché, s’approchant de moi avec agressivité. « Tu es devenue paranoïaque. Tu passes tes journées à marmonner dans cette maison vide. Garrick et moi, on se sacrifie pour vivre avec toi, pour t’éviter l’hospice, et voilà comment tu nous remercies ? En brûlant mes affaires ? »
Garrick a posé une main sur le bras de sa femme pour feindre de la calmer, avant de se tourner vers moi avec ce ton condescendant et mielleux qu’il utilisait depuis des mois pour me faire douter de ma propre mémoire.
« Écoute, maman… On sait que depuis la mort de papa, les choses sont difficiles pour toi. Tu oublies d’éteindre le gaz, tu perds tes clés, hier tu as agressé Sabrina sans aucune raison valable… Nous avons contacté un établissement médicalisé formidable près du lac Travis. Une résidence sécurisée, avec des soignants jour et nuit, des activités manuelles… Pour financer tout ça et s’assurer que tu ne manques de rien, on pensait mettre cette maison en vente le mois prochain. Sabrina et moi, on prendrait un appartement plus grand pour pouvoir t’accueillir les week-ends. Qu’est-ce que tu en penses ? C’est pour ton bien. »
Je les ai regardés tour à tour. Mon fils unique, la chair de ma chair, l’enfant que j’avais bercé, soigné lors de ses pneumonies, soutenu financièrement pendant ses études d’architecture ratées. Et cette femme cruelle, vide, dévorée par une ambition superficielle, prête à piétiner n’importe qui pour une adresse prestigieuse à Austin.
« C’est une proposition très réfléchie, mon chéri », ai-je murmuré d’une voix calme.
Sabrina a jeté un coup d’œil triomphant à son mari. Le piège semblait se refermer comme prévu.
« Mais avant de parler de la vente de la maison, » ai-je continué en ouvrant mon sac à main posé sur mes genoux, « il y a un petit problème d’argent que nous devons régler ensemble. »