Il a tapoté le dossier financier du bout de son stylo.
« Détournement de fonds en bande organisée, abus de confiance aggravé, blanchiment d’argent par structure écran, usage de faux en écriture de commerce, et tentative d’extorsion avec menaces sous condition. S’ils sont poursuivis sur ce terrain, ce n’est pas une simple suspension professionnelle qu’ils risquent, Clara. C’est dix ans de réclusion criminelle ferme et la saisie conservatoire de l’intégralité de leurs patrimoines personnels. Votre mari a cru vous enfermer dans une cage dorée avec une brindille, sans réaliser qu’il s’est assis lui-même sur une poudrière. »
Le soulagement m’a traversée comme une lame brûlante. Le piège que Ryan avait si patiemment construit autour de moi se refermait sur sa propre gorge.
« Quelle est la marche à suivre, Maître ? »
« Nous allons frapper vite, fort, et simultanément sur trois fronts. Si nous laissons passer la journée, il aura le temps de liquider les comptes ou de faire disparaître les disques durs. »
Le plan élaboré par Maître Marchand était d’une précision chirurgicale. À dix heures précises, une plainte pour violences aggravées sur mineur de quinze ans par ascendant et menaces sous condition a été déposée auprès du procureur de la République, accompagnée d’une demande immédiate d’ordonnance de protection en référé. Dans le même temps, un signalement complet au titre de l’article 40, étayé par les copies des transferts bancaires illégaux, a été transmis au pôle financier du parquet territorialement compétent. Enfin, un courrier officiel d’avocat a été expédié par coursier spécial au président du directoire du cabinet de gestion où travaillaient Ryan et Jessica.
Alors que nous finalisions les signatures, mon téléphone a vibré à nouveau. C’était un message vocal de Ryan, laissé sur ma messagerie :
« Clara, je suis devant la maison. La serrure a été changée ? Tu te fous de moi ? Ouvre cette foutue porte tout de suite ! Jessica et moi, on doit récupérer mes papiers. Tu as jusqu’à midi, sinon j’envoie le pli à l’hôpital. Je te jure que je détruis ta vie ! »
Je n’ai pas répondu. J’ai simplement transmis l’enregistrement à Maître Marchand, qui l’a immédiatement joint au dossier de flagrance destiné aux enquêteurs.
À onze heures et demie, je me trouvais assise dans la salle d’attente du commissariat de notre quartier, entourée par l’agitation monotone des procès-verbaux et le grésillement des radios d’intervention. L’officier de police judiciaire en charge de l’enquête, le brigadier-chef Vasseur, une femme au regard acéré qui avait vu défiler trop de drames familiaux, m’a reçue dans son bureau.
Après avoir visionné la vidéo de la caméra de salon, elle a simplement levé les yeux, la mâchoire serrée.
« L’ordonnance de protection a été signée en urgence par le juge des référés il y a vingt minutes », m’a-t-elle annoncé d’une voix sans appel. « Votre mari a interdiction d’approcher à moins de cinq cents mètres de vous, de votre fille, de son école et de votre domicile. Une patrouille a été envoyée pour le localiser. »
« Il est devant chez moi », ai-je dit calmement. « Ou chez sa maîtresse, rue des Ormes. »
Le brigadier-chef a saisi son combiné radio : « Équipage 4, cible identifiée possiblement sur place au 14 allée des Chênes. Interpellation pour violences intrafamiliales et menaces d’extorsion. Soyez prudents, individu signalé comme potentiellement virulent. »
J’ai demandé l’autorisation de suivre l’intervention à distance, stationnée dans la voiture de mon avocat à l’entrée de notre lotissement. Je devais voir la fin de ce cauchemar de mes propres yeux. Je devais m’assurer que la terreur que Ryan avait semée dans le cœur de ma fille trouverait enfin sa juste conclusion.
Lorsque nous sommes arrivés au bout de l’allée des Chênes, le tableau était déjà dressé. Deux véhicules de police bloquaient l’accès à notre entrée de garage. Ryan était là, debout sur les marches de notre perron, la chemise froissée, les yeux injectés de sang. À côté de lui, Jessica se tenait près de sa petite citadine rouge, le visage décomposé par la panique, tentant frénétiquement de passer des appels sur son téléphone portable.
Deux policiers en uniforme montaient les marches, la main posée sur leur holster.
« Monsieur Ryan Mercier ? » a lancé le chef de patrouille en brandissant un document officiel.
« Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? » a éructé Ryan en gesticulant. « C’est chez moi ici ! Ma femme m’a enfermé dehors ! C’est elle qui devrait être arrêtée, elle m’a agressé physiquement hier soir ! »
« Veuillez garder vos mains bien visibles, Monsieur Mercier. Vous faites l’objet d’un mandat d’arrêt dans le cadre d’une enquête pour violences volontaires sur mineur et extorsion. Vous allez nous suivre sans faire d’histoire. »
Le mot « extorsion » a frappé Ryan comme une gifle en plein visage. Son arrogance s’est fissurée en une fraction de seconde. Il a tourné la tête vers Jessica, dont les mains tremblaient tellement qu’elle a laissé tomber son smartphone sur le bitume. L’écran de l’appareil s’est brisé avec un bruit sec.
« Qu’est-ce que tu as dit aux flics, Clara ? » a-t-il crié en balayant la rue du regard, cherchant désespérément ma présence. « Tu crois que tu t’en tireras comme ça ? J’ai les preuves ! J’ai les reçus de Portland ! Tu vas tomber avec moi ! »
Au même moment, une troisième voiture, banalisée celle-ci, a fait irruption dans l’allée. Deux inspecteurs de la brigade financière en sont sortis, accompagnés d’un homme en costume gris que j’ai immédiatement reconnu : Monsieur Delorme, le directeur général du cabinet où travaillaient Ryan et Jessica.
Delorme n’a même pas regardé Ryan. Son regard glacial s’est fixé directement sur Jessica, qui s’était adossée à sa carrosserie comme si ses jambes refusaient de la porter.