« C’est impossible », soufflai-je en reculant vers l’ombre des piliers. « J’ai vérifié trois fois mes rétroviseurs. »
Le grincement de la porte métallique déchira l’atmosphère. Une silhouette haute, large d’épaules, entra dans la lumière crue de l’après-midi naissant. Garrett.
Il ne portait plus son costume impeccable de la veille. Ses cheveux étaient en bataille, son regard injecté de sang sous des cernes violacés, et une ecchymose bleu sombre barrait sa mâchoire là où mon coup l’avait cueilli. Sa veste en cuir était tachée, et sa démarche avait cette instabilité nerveuse, animale, qui m’avait si souvent terrifiée au cours des huit dernières années.
Dans sa main droite, il tenait un revolver de petit calibre.
« Je savais que tu finirais par venir ici, Alessia », ricana-t-il, la voix enrouée par l’alcool et la rage. « Quand mon imbécile de mère a commencé à transférer des dossiers confidentiels ce matin depuis le coffre du bureau, j’ai compris que vous étiez toutes les deux en train de me monter un coup d’État. Mais je ne pensais pas te trouver avec les fantômes du passé. »
Il jeta un regard méprisant à Celeste, assise dans son fauteuil. Pas un sursaut de remords. Pas l’ombre d’une hésitation. Juste ce mépris arrogant qui constituait le fondement même de son existence.
« Regarde-toi, Celeste », cracha-t-il. « Dix ans plus tard, toujours sur tes roulettes, à comploter comme une ratée. Ma mère ne vous a pas donné assez de millions pour que vous creviez en silence dans votre trou ? »
« Garrett, range cette arme », dis-je en m’avançant pour me placer entre lui et le fauteuil de Celeste. « C’est fini. Tu as perdu. La vidéo de la terrasse a été envoyée aux administrateurs. Tu ne remettras plus jamais les pieds dans cette entreprise. »
Il tourna son arme vers moi, le canon oscillant légèrement. Ses yeux brillaient d’une folie lucide, celle des hommes qui ont toujours cru que le monde leur appartenait et qui découvrent soudain que leurs privilèges ont une date d’expiration.
« Tu crois que ça m’intéresse, le conseil d’administration ? Tu crois que j’en ai quelque chose à faire des vieux hypocrites en cravate ? Cette entreprise m’appartient ! Cet argent m’appartient ! Et toi, tu m’appartiens ! Huit ans que je te supporte, que je supporte ta mère qui me regarde comme si j’étais un bandit parce que je ne dis pas merci quand elle apporte les plats ! »
« Elle était notre invitée, Garrett. Et tu l’as frappée comme un lâche. »
« C’était une servante ! » hurla-t-il, un postillon jaillissant de ses lèvres. « Elle a passé sa vie à vider des bassins d’hôpital ! Elle n’avait rien à faire sur ma terrasse ! Et toi, tu as osé lever la main sur moi devant les investisseurs ? Tu as jeté ma bague ? »
« Pose l’arme, mon garçon », intervint David d’une voix sourde, s’écartant lentement pour offrir un angle mort à Garrett.
« Toi, ferme-la le mécano, ou je te loge une balle dans le ventre comme j’aurais dû le faire il y a dix ans au lieu de signer les chèques de ma mère ! » Garrett fit deux pas de plus vers moi. L’odeur âcre de whisky et de sueur froide émanait de lui. « Tu vas me donner cette boîte, Alessia. Tu vas me donner ton téléphone. Et ensuite, nous allons rentrer à la maison. Tu vas faire une déclaration publique pour dire que tu as fait une crise de nerfs, que ta mère a glissé et que tu as perdu la tête. Tu vas me rendre ma réputation. »
« Tu n’as jamais eu de réputation », articulai-je avec un calme qui me surprit moi-même. « Tu n’as toujours été qu’un gamin cruel abrité derrière le carnet de chèques d’une femme terrifiée par sa propre culpabilité. Tu n’es rien, Garrett. Tu n’as jamais rien été d’autre qu’un parasite violent. »
Son visage devint cramoisi. Le doigt se crispa sur la détente. « Tu veux parier ? »
Un bruit de moteur puissant retentit brusquement à l’extérieur. Un crissement de pneus strident résonna sur le bitume, suivi par le claquement métallique d’une lourde portière de limousine.
Garrett tressaillit et jeta un regard inquiet par-dessus son épaule.
Evelyn entra.
Elle était vêtue d’un tailleur noir d’une sobriété funèbre, les cheveux parfaitement tirés en arrière, marchant avec l’assurance glaciale d’un monarque visitant les bas-fonds de son royaume. Deux hommes en costume sombre et oreillettes marchaient à un demi-pas derrière elle.
« Ça suffit, Garrett », dit-elle, sa voix résonnant sous les poutrelles métalliques avec l’autorité d’un marteau d’estrade. « Baisse cette arme immédiatement. Tu t’es assez ridiculisé pour une seule vie. »
Garrett pivota à demi, gardant l’arme pointée entre moi et sa mère. Un rire hystérique lui échappa. « Ah, la reine mère est arrivée ! Tu viens sauver ton investissement, maman ? Tu viens protéger le cours de l’action Sterling Capital ? »
« Je viens sauver ce qui reste de notre nom », répliqua-t-elle sans un battement de paupières. « Les administrateurs ont déjà signé ta destitution. Les policiers sont prévenus que tu es armé et en fuite. Si tu tires maintenant, Garrett, il n’y aura aucun arrangement. Aucun juge que je pourrai corrompre. Aucun accord à l’amiable. Tu finiras ta vie dans une cellule d’État avec les criminels de droit commun que tu méprises tant. Donne-moi cette arme, monte dans la voiture avec mes hommes, et nous dirons que tu as fait une décompensation psychotique aiguë. Tu iras dans cette maison de repos près de Zurich. Tu y seras nourri, logé, à l’abri. C’est la seule porte de sortie qu’il te reste. »
Je regardai Celeste. Ses mains serraient les accoudoirs de son fauteuil jusqu’à en faire blanchir ses jointures. C’était exactement ce qu’elle m’avait annoncé : le compromis doré. L’exil doré pour le fils prodigue, le silence pour les victimes, la respectabilité préservée pour la matriarche.