Il passa une main tremblante sur son front, cherchant ses mots, regardant autour de lui comme s’il cherchait une issue de secours. Mais les deux silhouettes massives de Marcus et d’un autre agent de sécurité se tenaient immobiles devant les battants de la porte close.

— Tu ne comprends pas l’enjeu, Diane, balbutia-t-il en tentant de reprendre une contenance qui sonnait faux. Ce n’était pas pour l’argent… enfin, pas seulement pour l’argent ! Le consortium Drake est au bord de la faillite depuis la mort de Julian. Il avait contracté des engagements colossaux sur les marchés à terme asiatiques. Si les créanciers apprennent que ses parts ne sont pas adossées à un capital solide, nous perdons tout ! Notre nom, nos propriétés, tout ce que mon père a bâti !

— Et donc, vous avez décidé d’utiliser un orphelin de trois ans comme bouclier financier.

— Bennett est le fils de mon frère ! cria-t-il soudain, la voix brisée par une hystérie contenue. Il est mon neveu ! Il porte le sang des Drake ! Nous avons autant de droits sur lui que toi ! Tu l’as acheté avec les millions de ton grand-père à une clinique privée suisse avant même que nous n’ayons pu faire valoir notre lien de parenté !

— Bennett n’est pas une monnaie d’échange, dis-je en avançant d’un pas vers lui, chaque syllabe résonnant comme une sentence. Sa mère est morte seule dans une chambre d’hôpital pendant que ton frère Julian faisait la fête à Saint-Barthélemy sur un yacht payé à crédit. Julian n’a jamais voulu de cet enfant. Il a payé Clara Valmont pour qu’elle disparaisse de sa vue et n’a jamais signé l’acte de reconnaissance. Vous n’avez aucun droit. Vous n’avez qu’une cupidité méprisable et la lâcheté de ceux qui s’en prennent à des enfants désarmés.

Troy serra les poings, un rictus de désespoir et de haine déformant ses traits.

— Le test ADN est déjà en route pour le laboratoire central de Lyon, Diane. Keira est partie directement de chez toi pour le déposer. Demain matin, les résultats préliminaires seront certifiés. Une fois la filiation établie, le testament de ton grand-père devient caduc pour défaut de ligne successorale directe exclusive, car Bennett aura un statut légal d’héritier contesté sous tutelle bilatérale ! Tu as beau avoir tout l’argent du monde, tu ne pourras pas empêcher un juge de nous accorder un droit de garde ! Tu devras négocier avec ma mère chaque semaine de vacances, chaque décision d’école, chaque centime dépensé !

Il s’approcha, croyant reprendre l’avantage, un sourire mauvais étirant ses lèvres.

— Tu aurais dû m’épouser, Diane. Au moins, j’aurais été là pour tempérer ma mère. Maintenant, elle va te dépecer devant les tribunaux jusqu’à ce qu’il ne reste rien de ton nom.

Je le regardai avec une pitié si profonde, si dévastatrice, que son sourire se figea aussitôt.

— Tu penses vraiment que Keira est allée à Lyon, Troy ?

L’assurance de Troy vacilla. Ses yeux papillonnèrent vers la baie vitrée où la pluie redoublait de violence.

— De quoi tu parles ? Elle a pris l’autoroute A40 dès qu’elle a quitté ton portail.

Je fis un léger signe de tête en direction de Marcus. Le chef de la sécurité sortit une petite tablette de sa poche de veston, cliqua sur l’écran et la fit pivoter vers Troy.

Sur la vidéo en direct, dans un salon aux boiseries sombres qui n’était autre que le bureau de maître Henri de La Tour en centre-ville, Opal Drake et Keira étaient assises sur des chaises à dossier haut, encadrées par deux officiers de la police judiciaire fédérale en civil et une magistrate du parquet des mineurs.

Sur la table entre eux reposait le sac à main en cuir de Keira, éventré, dont le contenu avait été étalé sur une feutrine verte : le flacon stérile contenant la brosse à dents de Bennett, mais aussi une série d’enregistrements audio cryptés et plusieurs dossiers fiscaux marqués du sceau de la banque privée Lombard Odier.

Le visage de Troy se décomposa littéralement. Il devint aussi blanc que la craie, ses jambes fléchirent légèrement et il dut s’appuyer sur le dossier d’un fauteuil pour ne pas s’effondrer.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ? hoqueta-t-il.

— Ta mère est très prévoyante, Troy, expliquai-je avec une lenteur calculée. Mais elle est aussi d’une avarice pathologique. Quand elle a compris que tu hésitais à pousser le plan jusqu’au bout, elle a engagé un cabinet d’intelligence économique pour te surveiller toi aussi. Elle avait enregistré toutes vos conversations privées dans le pavillon de chasse de ta famille. Vos discussions sur la façon dont vous alliez falsifier les bilans du consortium, sur la mort de Julian… et sur ce qui s’est réellement passé sur ce voilier aux Baléares.

Troy ouvrit de grands yeux terrifiés. Un tremblement incontrôlable s’empara de ses mains.

— Non… non, Diane, tu ne sais rien de ça… c’était un accident… la tempête…

— Julian ne savait pas nager quand il était ivre, n’est-ce pas, Troy ? Et son assurance-vie de quarante millions d’euros stipulait que le versement était conditionné à une mort accidentelle sans tiers impliqué. Mais ta sœur Keira avait des dettes de jeu à Monaco. Des dettes que Julian refusait de payer. Alors ta mère et elle ont laissé le canot dériver pendant qu’il coulait. Et toi, Troy… toi, tu as regardé ailleurs en échange de la présidence du conseil d’administration.

— C’est faux ! C’est un mensonge ! hurla-t-il, la voix étranglée par la panique.

— Les policiers ne pensent pas que ce soit un mensonge. Ils ont perquisitionné la villa d’Opal il y a deux heures, au moment précis où vous quittiez cette fête. Les fichiers que ta mère te montrait sur son téléphone dans mon allée n’étaient pas les résultats de l’adoption, Troy. C’était l’ultimatum de son propre avocat d’affaires qui la prévenait que les comptes fiduciaires du consortium venaient d’être gelés pour fraude fiscale internationale et détournement d’actifs de tutelle. Elle était aux abois. Elle est venue chez moi, elle a attaqué mon enfant parce que vous n’aviez plus d’autre moyen de pression pour forcer un accord amiable avant l’ouverture de l’instruction criminelle lundi matin.