Un mardi après-midi, alors que je sortais de mon bureau au centre-ville, je trouvai ma mère assise sur un banc public en face du hall d’entrée. Elle avait troqué ses tailleurs coûteux contre un vieux manteau élimé qu’elle n’avait pas porté depuis dix ans, cherchant manifestement à composer un personnage d’aïeule démunie. En me voyant approcher, elle se leva avec une lenteur calculée, portant la main à son cœur.
— Mike… mon fils…
Je m’arrêtai à deux pas d’elle, gardant les mains enfoncées dans les poches de mon pardessus.
— Que fais-tu ici, Catherine ?
Elle tressaillit en m’entendant l’appeler par son prénom.
— Ne sois pas si dur… Je t’en supplie, regarde-moi. Ton père est un vieil homme têtu, tu le sais bien. Il a eu des mots malheureux. Il était fatigué, sous pression… Tu ne peux pas punir toute ta famille pour une simple maladresse verbale !
— Une maladresse verbale ? répétai-je avec un rire sans joie. Il a regardé Emily dans les yeux pour lui dire qu’elle ne faisait pas partie de la famille. Et toi, Catherine ? Tu étais assise à côté de lui. Qu’as-tu fait ? Tu as baissé les yeux sur ta part de gâteau. Pas un mot. Pas un geste pour consoler une petite fille de sept ans dont tu profitais des rentes sans vergogne.
— J’avais peur de ses colères ! pleurnicha-t-elle, les yeux embués de larmes artificielles. Mais nous l’aimons, cette petite ! Ramène-la-nous dimanche ! Nous allons organiser une nouvelle fête, une grande fête ! Julian lui a acheté un énorme ours en peluche, et ton père va lui présenter des excuses officielles devant tout le monde. On oublie tout, Mike. Rebranche simplement les virements… L’agence de crédit veut saisir nos meubles, et le loyer que nous avons trouvé exige une caution que nous ne pouvons pas payer !
— Où sont passés les iPads et les enveloppes de billets d’hier ? demandai-je froidement.
Elle ouvrit la bouche, prise de court, puis la referma sans trouver de réponse.
— Je vais te dire où ils sont passés, continuai-je d’une voix basse et tranchante. Ces iPads ont été achetés avec l’argent de ma carte d’approvisionnement que vous avez détournée le mois dernier. Les liasses de billets provenaient du découvert autorisé que j’épurais chaque fin de mois. Vous avez utilisé mon argent pour gâter les enfants des autres et pour écraser ma fille sous votre mépris.
— Mike, nous sommes tes parents ! La Bible dit d’honorer son père et sa mère !
— Et la Bible dit aussi de ne pas exaspérer ses enfants. Vous n’avez pas été des parents, Catherine. Vous avez été des parasites qui ont exploité ma culpabilité d’avoir mieux réussi que vous tous réunis. Le délai d’expulsion expire dans douze jours. Si vos affaires ne sont pas sorties de ma propriété à la date fixée, la société de déménagement mettra tout dans un garde-meuble dont vous devrez payer la facture.
Je fis demi-tour. Elle tenta d’attraper ma manche, mais j’évitai son contact sans un regard en arrière. Derrière moi, le masque de la mère repentante se fissura instantanément.
— Maudit sois-tu ! me cria-t-elle, la voix redevenue venimeuse et stridente. Tu finiras seul ! Elle t’abandonnera dès qu’elle saura la vérité ! Tu n’es qu’un étranger pour elle aussi !
Ses hurlements se perdirent dans le vacarme de la circulation urbaine. Je ne ressentais plus aucune colère. Seulement un immense, un vertigineux soulagement.
Le véritable drame, celui qui allait sceller définitivement le destin de la famille Miller, éclata à quarante-huit heures de la date limite d’expulsion.
Mon père, refusant d’admettre sa défaite et incapable de renoncer au train de vie qui avait nourri son orgueil démesuré, imagina un plan désespéré. Un coup tordu, digne de l’homme médiocre et manipulateur qu’il avait toujours été dans l’ombre de son autorité factice.
Ce jeudi-là, l’école primaire d’Emily terminait ses cours à seize heures trente. Sarah devait aller la chercher, mais vers seize heures quinze, elle m’appela, paniquée, m’annonçant qu’un carambolage monstre bloquait l’autoroute urbaine et qu’elle aurait au moins quarante minutes de retard.
— Ne t’inquiète pas, Sarah, la rassurai-je. Je suis à dix minutes de l’école. J’y vais moi-même.
Lorsque mon véhicule s’engagea dans l’allée bordée de platanes qui menait à l’établissement scolaire, mon sang ne fit qu’un tour.
Devant la grille en fer forgé, la vieille berline cabossée de Julian était garée en double file, feux de détresse allumés. Mon père se tenait debout près du portillon, un paquet enveloppé dans du papier brillant sous le bras. Il parlait à la jeune surveillante qui assurait la sécurité des sorties d’élèves. Emily se trouvait à quelques mètres de là, cartable au dos, le visage livide, reculant pas à pas vers le préau.
Je pilai net, coupai le contact et bondis hors de ma voiture, claquant la portière avec la violence d’un coup de canon.
— Robert ! hurlai-je d’une voix qui fit sursauter tous les parents d’élèves rassemblés sur le trottoir.
Mon père pivota d’un bloc. En apercevant ma silhouette qui fonçait vers lui, une lueur de défi féroce et de panique mêlée traversa son regard fatigué.
— Reste en arrière, Mike ! aboya-t-il en tentant d’agripper le bras d’Emily par-dessus la barrière basse. J’ai le droit de voir ma petite-fille ! J’ai un cadeau pour elle ! Je viens réparer les choses !
— Ne la touche pas ! ordonnai-je en m’interposant d’un geste brutal, écartant son bras avec une telle fermeté qu’il trébucha de deux pas en arrière.
La surveillante, alarmée, attrapa Emily par les épaules et la fit immédiatement rentrer dans le hall sécurisé, verrouillant la porte vitrée. À travers la vitre, je vis Emily poser ses deux petites mains sur le verre, les yeux écarquillés de terreur mais fixés sur moi, cherchant mon regard protecteur. Je lui fis un signe de tête impérieux et apaisant : « Tout va bien. Papa est là. »