Le juge posa ses lunettes sur son dossier et plongea son regard directement dans celui de Luca.
« Monsieur Moreau, vous avez quelque chose à ajouter pour votre défense concernant les instructions données à votre mère lors de cette fête ? »
Luca ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit. Il regarda son avocat, qui fixait obstinément ses propres dossiers, comprenant que la cause était déjà perdue et qu’il risquait lui-même des sanctions déontologiques s’il persistait dans cette mascarade. Luca tourna ensuite les yeux vers sa mère, qui le foudroyait d’un regard méprisant, le condamnant déjà pour son échec.
Enfin, pour la première fois depuis des mois, il me regarda.
Il n’y avait plus de mépris dans ses yeux. Plus d’arrogance de caste, plus de supériorité feinte. Il n’y avait que la terreur brute d’un homme lâche qui s’était laissé manipuler toute sa vie par une mère toxique et qui venait de tout perdre pour avoir accepté d’être son complice.
« Je… je voulais juste arranger les choses, bafouilla-t-il d’une voix cassée. Maman me disait que c’était pour le bien de Fiona… »
« Le bien de Fiona ne consiste pas à planifier la destruction psychologique de sa mère pour toucher une rente de tutelle, trancha la juge avec une sévérité implacable. La séance est suspendue pour délibéré. »
Une heure plus tard, l’ordonnance tombait.
La résidence habituelle exclusive de Fiona était fixée chez moi. L’autorité parentale conjointe était provisoirement maintenue pour les actes usuels majeurs, mais soumise à un contrôle strict : les droits de visite de Luca étaient réduits à deux après-midi par mois dans un point de rencontre médiatisé et neutre, hors de toute présence de Wendy Moreau, à qui il était formellement interdit d’approcher ma fille ou mon domicile sous peine de poursuites pénales immédiates. Une pension alimentaire substantielle était prélevée directement à la source sur les revenus professionnels de Luca, et les comptes de la fiducie étaient placés sous séquestre judiciaire jusqu’à la majorité de Fiona.
Lorsque nous sortîmes de la salle des pas perdus, Wendy ne m’attendit pas. Elle marchait à pas rapides vers la sortie monumentale du palais de justice, talonnée par un Luca hagard qui tentait désespérément de lui parler.
« Maman, attends ! Maman, qu’est-ce qu’on fait maintenant avec l’hypothèque ? »
Wendy s’arrêta sur les marches de pierre, se retourna d’un coup sec et lui cracha au visage des mots si durs que plusieurs greffiers qui passaient par là s’arrêtèrent, stupéfaits. Elle le repoussa d’un geste violent de la main, tourna les talons et monta seule à l’arrière d’un taxi noir qui démarra en trombe.
Luca resta planté là, sous la bruine d’automne qui commençait à tomber, les bras ballants, semblable à un enfant abandonné au milieu d’un carrefour immense.
Je descendis les marches à mon tour, tenant serré contre moi le dossier officiel contenant le jugement. Il m’aperçut et fit un pas maladroit vers moi.
« Jessi… s’il te plaît. C’est allé trop loin. On n’était pas censés en arriver là. Tu sais que je t’aime, que j’aime Fiona… C’est maman, elle a insisté, elle disait que si on ne le faisait pas, la maison serait saisie… »
Je m’arrêtai à un mètre de lui. Pour la première fois depuis deux ans, je ne ressentais plus la moindre once de peur, ni de culpabilité, ni même de colère. Il ne restait qu’un vide immense, propre et lucide.
« Tu as regardé ta fille de deux ans dans les yeux, Luca, et tu as donné le signal pour qu’on la détruise. Tu n’as pas agi sous la contrainte. Tu as calculé chaque seconde. Tu n’aimais pas Fiona, et tu ne m’as jamais aimée. Tu aimais seulement le confort de ne jamais avoir à grandir devant ta mère. »
« Jessi, je ne peux pas voir ma fille dans un centre médiatisé comme un criminel ! » supplia-t-il, les larmes lui montant enfin aux yeux.
« Tu auras de la chance si elle accepte encore de te regarder quand elle sera en âge de comprendre qui tu es, répondis-je sans élever la voix. Tu voulais que je parte sans faire d’histoires ? C’est fait. Mais je ne suis pas partie les mains vides. Je suis partie avec mon enfant. »
Je le contournai sans lui accorder un regard de plus et rejoignis Rachel qui m’attendait au volant de sa voiture au pied des marches.
Quand je franchis la porte de l’appartement, Fiona courait dans le salon en tenant son lapin en peluche par une oreille. En me voyant, son visage s’illumina d’un éclat pur. Elle jeta le jouet sur le canapé et se précipita vers moi en trébuchant à moitié sur le tapis.
« Maman ! Regarde, j’ai fait un amial vert ! »
Elle me tendait fièrement une feuille de papier couverte de gribouillages informes à la cire émeraude.
Je m’agenouillai, l’entourai de mes bras et enfouis mon visage dans son cou chaud qui sentait le savon de bébé et la brioche. Mon cœur battait d’une joie féroce et apaisée.
« Il est magnifique, mon cœur, lui soufflai-je en retenant mes larmes, les premières vraies larmes de soulagement depuis ce cauchemar. C’est le plus bel animal du monde. Et maintenant, viens, on va préparer nos cartons. On va emménager dans notre nouvelle maison. Juste toi et moi. »
Elle sourit, passa ses petites mains potelées sur mes joues pour essuyer une goutte salée, et répéta avec une assurance parfaite, claire comme de l’eau de roche :
« Juste toi et moi. »