À l’orée du couloir voûté, Arthur, le majordome en chef de la maison, avançait d’un pas mesuré. À soixante-deux ans, cet homme aux cheveux argentés coupés court et au port altier représentait la mémoire vivante de la famille Sterling. Il avait servi le défunt époux de Margaret pendant plus de trois décennies. Vêtu d’un gilet noir sur mesure et d’un col mandarin immaculé, il tenait entre ses mains gantées de blanc une grande tablette numérique.
Juste derrière lui marchait Julian Sterling, le fils unique de Margaret, âgé de vingt-six ans. Élégant, l’allure soignée dans un complet bleu nuit confectionné à Savile Row, le jeune homme tenait à la main une flûte de champagne. Mais sa démarche n’avait rien de sa nonchalance habituelle. Ses yeux erraient fébrilement d’un coin de la pièce à l’autre, et une perle de sueur luisait à la racine de ses cheveux parfaitement gominés.
Margaret laissa échapper un soupir irrité, pointant le menton vers l’intendant.
— Arthur ? De quel droit m’interrompez-vous au milieu d’un incident aussi grave ? Retournez à vos fonctions d’intendance et laissez-moi régler cette ignominie.
— Madame, répondit le vieil homme sans baisser le regard, ses prunelles grises d’une limpidité d’acier, mes fonctions m’imposent précisément de veiller à la sécurité et à l’intégrité de cette maison. Ce que vous vous apprêtez à commettre devant ces témoins serait une injustice irréparable.
Un murmure parcourut la rangée d’invités. Jamais un domestique n’avait parlé sur ce ton à Margaret Sterling. Celle-ci pâlit de fureur, ses lèvres minces tremblant d’indignation.
— Une injustice ? Cette femme a dérobé le solitaire familial ! Vous perdez l’esprit, Arthur. Vous êtes peut-être dévoué, mais vous restez un employé. Un mot de plus et je vous renvoie sur l’heure, sans indemnités ni recommandations.
Arthur ne cilla pas. Il s’avança jusqu’au centre du cercle, à deux mètres à peine d’Elena qui le regardait avec des yeux agrandis par l’incompréhension. Avec une déférence feinte, le majordome effleura l’écran de la tablette.
— Vous pouvez me congédier dès que cette vidéo aura été visionnée, madame. Mais la police appréciera certainement de consulter ce document avant d’enregistrer votre déposition.
— Quelle vidéo ? aboya Margaret.
— À la suite des récentes inquiétudes concernant les œuvres d’art de l’étage, l’assureur nous a imposé la semaine dernière la mise à niveau intégrale du réseau de surveillance. Deux caméras discrètes à angle panoramique ont été installées dans les moulures de votre boudoir. Elles fonctionnent en circuit fermé haute définition, avec détection de mouvement et horodatage biométrique.
À ces mots, Julian, resté un pas en arrière, fit un brusque mouvement de recul. La flûte de champagne vacilla entre ses doigts tremblants, quelques gouttes dorées s’échouant sur la soie de son pantalon.
— Arthur… bredouilla le jeune homme d’une voix rauque. Ce n’est pas… ce n’est vraiment pas nécessaire d’ennuyer ma mère avec des détails techniques en plein milieu d’une réception. Elena est coupable, cela saute aux yeux ! Qu’on en finisse !
Arthur tourna la tête vers Julian. Son regard ne contenait aucune rancœur, seulement cette tristesse implacable des hommes justes face à la médiocrité des puissants.
— Monsieur Julian, vous devriez poser ce verre, suggéra doucement le majordome.
Avant que quiconque pût intervenir, Arthur pivota la tablette vers Margaret et appuya sur la touche de lecture. Puis, d’un geste précis, il synchronisa l’appareil avec le monumental écran mural dissimulé derrière les boiseries du hall d’accueil, généralement utilisé pour projeter des œuvres d’art numériques lors des galas.
En une seconde, l’immense panneau s’illumina, plongeant l’assemblée dans une clarté bleutée.
L’image était d’une netteté effrayante. L’horodatage en bas à droite affichait dix heures et douze minutes ce matin-même. On y voyait le boudoir de Margaret, baigné par la douce lumière du soleil levant. Elena apparut dans le champ, vêtue de son tablier, tenant un plumeau d’autruche et un flacon de nettoyant. Durant sept longues minutes, le silence dans le hall fut absolu tandis que tout le monde observait la scène. Elena nettoyait la table de toilette, essuyait le marbre sans jamais poser la main sur l’écrin rouge, contournait précautionneusement les vases en cristal, puis ramassait son seau avant de franchir la porte pour se diriger vers les couloirs du personnel. À aucun instant ses yeux ne s’étaient attardés sur le bijou.
— Voilà, dit Margaret, l’air hautain bien qu’une faille commençât à lézarder son assurance. Elle a très bien pu le prendre en dehors du champ de la caméra !
— Regardez la suite, madame, trancha Arthur d’une voix impassible. Ne quittez pas l’écran des yeux.
L’enregistrement continua. L’horodatage passa à dix heures et quarante-deux minutes.
La porte dérobée du boudoir, celle qui communiquait avec les appartements privés du fils de la maison, s’entrouvrit avec une lenteur calculée. Une silhouette se glissa dans la pièce. L’homme ne portait pas d’uniforme. Il était vêtu d’un peignoir en cachemire gris perle.
Dans le hall, un souffle court s’échappa de plusieurs gorges.
C’était Julian.
Sur l’écran, le jeune homme avançait d’un pas hâtif, jetant des coups d’œil affolés par-dessus son épaule. Il ne se souciait d’aucune poussière. Ses yeux étaient fixés sur une seule chose : la commode d’acajou. Il s’approcha, ouvrit brutalement l’écrin de velours rouge, en saisit le solitaire de douze carats avec une avidité fébrile, le fit rouler dans la paume de sa main, puis referma la boîte vide avant de l’enfourner dans la poche profonde de son peignoir.
Mais la vidéo ne s’arrêtait pas là.
Alors qu’il se retournait pour regagner sa chambre, Julian sortit son smartphone. Le micro omnidirectionnel de la caméra de sécurité moderne, d’une sensibilité redoutable, avait parfaitement capté ses paroles murmurées, désormais amplifiées par le système sonore de la pièce :
— « Allô ? Marcus ? C’est moi. J’ai le diamant de ma mère. Le solitaire familial. Ça vaut au bas mot un demi-million chez un receleur. Tu dis à tes créanciers de laisser mes comptes tranquilles. Si quelqu’un pose des questions, ce sera réglé d’ici ce soir : la bonne a fait le ménage ce matin, ma mère mettra tout sur son dos. Elle n’a ni avocat ni argent, elle ira droit en cellule. On se retrouve au club à dix-neuf heures. »