Elena laissa échapper un soupir tremblant, sentant le sol se dérober sous ses pieds sous l’effet du soulagement. Mark n’était pas tombé dans le piège.
— Mark, écoute-moi, bégaya Sarah en tentant de retrouver contenance. Tout cela n’est qu’un malentendu. J’étais stressée, j’ai cru… j’ai cru qu’elle venait nous faire du chantage…
— Elena, dit Mark en ignorant superbement les supplications de sa femme, montre-moi cette enveloppe.
Elena s’avança avec précaution, évitant les débris de verre au sol, et tendit le lourd dossier jaune scellé du sceau pourpre du tribunal.
— L’avocat de la succession, Maître Vance, m’a appelée en urgence hier après-midi, expliqua-t-elle doucement en tendant le document. Il a découvert que quelqu’un avait déposé une fausse procuration notariale pour transférer l’intégralité du fonds de fiducie de la petite Clara vers un compte offshore basé aux îles Caïmans. Une clause de déchéance avait été falsifiée pour déclarer le bébé inhabile à hériter, sous prétexte d’un vice de filiation inventé de toutes pièces.
Mark déchira le pli avec une férocité méthodique. Ses yeux parcoururent les pages denses et rigides, s’arrêtant sur les tampons officiels, les relevés bancaires annexés et surtout, la signature imitée au bas de la procuration : sa propre signature, maladroitement calquée sur son écriture manuscrite.
Puis, une annexe attira son attention. Un document confidentiel d’un cabinet d’audit indépendant.
— Douze millions de dollars, lut Mark à voix haute, chaque mot résonnant comme une sentence de mort pour Sarah. Douze millions siphonnés en l’espace de six mois. C’est donc pour cela que les comptes fournisseurs des chantiers de construction étaient gelés ? C’est pour cela que les contremaîtres m’appelaient chaque matin en menaçant de faire grève ? Tu n’étais pas en train de restructurer la dette, Sarah. Tu étais en train de vider les coffres avant de disparaître !
— C’est faux ! hurla Sarah, perdant complètement tout contrôle de son masque mondain. Tu ne comprends rien aux affaires, Mark ! Ton père était un vieillard sénile qui préférait laisser sa fortune à une bâtarde plutôt qu’à celle qui a consacré dix ans de sa vie à redorer le blason des Sinclair ! J’ai géré vos galères, j’ai effacé vos scandales, j’ai sauvé cette famille de la ruine publique ! Cet argent m’était dû !
— Cette enfant n’est pas une étrangère, hurla Mark, s’approchant de Sarah à un pas de son visage, tremblant d’une colère noire. Clara est la fille de notre défunte sœur Julianne ! Elle est le dernier souffle vivant de ma petite sœur, morte dans un lit d’hôpital en nous confiant son nouveau-né ! Julianne m’a fait jurer sur son lit de mort que cette petite fille ne manquerait de rien et qu’elle grandirait ici, protégée ! Et toi… toi tu voulais la jeter à la rue et lui voler jusqu’à son avenir ?
— Julianne n’était qu’une irresponsable ! cracha Sarah, le venin coulant désormais à flots de ses lèvres. Une camée incapable qui a osé vous coller ce fardeau sur les bras avant de crever ! Et toi, tu voulais que j’élève l’enfant de la honte dans mon manoir ? Jamais ! J’aurais préféré voir ce domaine brûler plutôt que de voir un seul centime des Sinclair aller à cette enfant !
Une détonation sourde résonna à la porte d’entrée.
Trois coups lourds, autoritaires, frappés contre le chêne massif.
Sarah se figea net, les yeux exorbités.
— Qui… qui est-ce ? demanda-t-elle dans un souffle étranglé.
Mark ne la regarda même pas. Il replia soigneusement les documents juridiques et les rangea dans sa poche de chemise.
— J’ai appelé Maître Vance ce matin à l’aube, après avoir découvert les anomalies sur les comptes bancaires de la société holding, répondit-il d’une voix glaciale. Et Maître Vance a immédiatement alerté le bureau du procureur de Dallas et la division financière du département de police. Ils attendaient simplement que les documents originaux scellés par le tribunal arrivent ici pour exécuter leur mandat.
Elena ouvrit grand la porte.
Trois détectives en costume sombre, accompagnés de deux policiers en uniforme, pénétrèrent dans le grand hall d’entrée. Leurs insignes brillaient sous la lumière crue des puits de lumière. L’officier de tête, un homme grisonnant au regard las et imposant, sortit une feuille pliée en deux de sa veste.
— Sarah Sinclair ? demanda le détective principal.
Sarah fit un pas en arrière, heurtant la balustrade de l’escalier, les yeux affolés, cherchant désespérément une issue qui n’existait plus.
— Il… il y a une erreur, balbutia-t-elle, les larmes coulant enfin sur ses joues, ruinant son maquillage parfait. Mark, dis-leur ! Tu ne peux pas me faire ça, nous sommes mariés ! Pense à notre réputation, pense aux journaux de Dallas !
— C’est terminé, Sarah, répondit Mark sans la moindre trace d’émotion dans la voix. La seule chose à laquelle je pense aujourd’hui, c’est à la justice que je dois à ma sœur et à sa fille.
L’officier s’avança d’un pas ferme, sortant une paire de menottes en acier qui cliquetèrent sinistrement dans l’immensité du vestibule.
— Sarah Sinclair, vous êtes en état d’arrestation pour fraude financière aggravée, falsification de documents publics, usurpation d’identité et détournement de fonds fiduciaires majeurs. Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être et sera retenu contre vous devant une cour de justice…
Tandis que les policiers lui passaient les fers aux poignets, Sarah commença à se débattre et à hurler des imprécations incohérentes, maudissant Elena, Mark, la mémoire de Julianne et l’enfant. Sa voix hystérique s’estompa peu à peu tandis que les officiers la guidaient fermement vers la lourde porte en chêne, puis vers le véhicule de police dont les gyrophares bleus et rouges balayaient désormais la façade aristocratique de la propriété texane.
Le claquement de la porte de la voiture de police résonna comme la fin définitive d’un long cauchemar.
À l’intérieur du manoir, le silence revint, lourd, presque irréel.