« Recule, Lena », ordonnai-je en reculant lentement pas à pas vers le couloir, gardant la table basse entre nous.
« Tu as peur, maintenant ? », ricana-t-elle, un rictus dément déformant ses lèvres. « Tu devrais. Tu vas prendre ce téléphone et tu vas enregistrer une vidéo. Tu vas dire que Caleb t’a forcée à mentir. Si tu refuses, je te jure que je te plante ce verre dans l’autre épaule. On verra si tu fais encore la fière quand tu n’auras plus aucun bras pour t’essuyer le derrière ! »
Elle fit mine de contourner la table pour se jeter sur moi.
Je n’attendis pas.
Rassemblant toutes mes forces dans mes jambes, j’envoyai un violent coup de pied dans le montant de la table basse en chêne massif. Le meuble lourd glissa brutalement sur le parquet ciré et percuta les tibias de Lena avec un craquement sec.
Elle poussa un cri de douleur et trébucha en avant, lâchant son tesson de bouteille qui vola en éclats sur le sol.
Je n’eus pas le temps de fuir par la porte principale qu’elle se relevait déjà comme une bête enragée, rampant sur le tapis pour m’attraper la cheville. Ses ongles s’enfoncèrent dans ma chair à travers mon pantalon en lin. Je perdis l’équilibre et tombai lourdement sur le flanc gauche, protégeant désespérément mon épaule droite opérée en me recroquevillant comme un fœtus.
La douleur de la chute sur mon côté sain m’arracha un sanglot, mais je savais que si elle atteignait mon plâtre, c’en était fini de moi.
Lena s’était hissée au-dessus de moi, ses genoux clouant mes cuisses au sol. Ses mains cherchaient frénétiquement mon cou, son visage écumant de haine à quelques centimètres du mien.
« Tu ne seras plus jamais la préférée de papa ! Jamais ! », hurlait-elle en tentant d’écraser ses pouces contre ma trachée.
Je me débats convulsivement de la jambe gauche, parvenant à lui assener un coup de genou dans les côtes. Elle suffoqua, relâchant légèrement son emprise. Profitant de cette fraction de seconde, je balançai mon avant-bras gauche valide de toutes mes forces en plein dans son visage.
Le bruit de son nez qui craquait sous l’impact résonna dans la pièce.
Lena hurla, portant ses mains à son visage d’où le sang giclait en abondance.
Avant qu’elle ne puisse reprendre ses esprits, la porte d’entrée fut enfoncée d’un coup de bélier.
« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez immédiatement cette arme ! »
Deux agents en uniforme firent irruption dans le salon, leurs armes de service dégainées, suivis de près par mon père, le visage décomposé par la terreur. En voyant le sang sur le sol et sa fille cadette à cheval sur son aînée blessée, mon père poussa un rugissement de bête blessée et tenta de se précipiter, mais l’un des policiers le retint fermement.
L’autre officier empoigna Lena par le col de son chemisier, la projeta au sol sans ménagement et lui plaqua les bras dans le dos avec une efficacité professionnelle. Le clic métallique des menottes qui se refermaient sur ses poignets résonna comme la note finale d’une longue symphonie d’horreurs.
« Vous êtes en état d’arrestation pour violation de domicile avec effraction, agression à main armée et tentative de coups et blessures volontaires avec circonstances aggravantes », récita le policier d’une voix neutre pendant que Lena se débattait en hurlant des insultes incohérentes, crachant son sang sur le parquet.
Mon père s’effondra à genoux à mes côtés, m’enveloppant dans ses bras avec une douceur infinie, prenant garde de ne pas effleurer mon bandage.
« Je suis là, Tessa… Je suis là, pardonne-moi, mon Dieu, pardonne-moi… Les voisins ont appelé quand ils l’ont vue casser la vitre, j’ai croisé la patrouille sur la route… Tu n’as rien ? Dis-moi que ton épaule va bien ! »
« Elle n’a pas touché l’épaule, papa », murmurai-je, tremblant de chaque fibre de mon être, mes yeux fixés sur le corps de Lena que les policiers traînaient vers la sortie. « Elle ne me touchera plus jamais. »
L’affaire ne fit l’objet d’aucun arrangement à l’amiable.
Cette fois, aucune larme de ma mère, aucune supplication familiale ne put entraver la marche de la justice. Mon père et moi engageâmes l’un des meilleurs pénalistes de la région. Les captures d’écran prouvant la préméditation du geste lors du mariage, associées au rapport accablant du chirurgien orthopédiste, aux constats de flagrant délit de l’agression au cottage et aux déclarations sous serment de Sophia et de Caleb, formèrent un dossier en béton armé.
Lena passa deux mois en détention préventive dans l’attente de son jugement, les juges ayant estimé qu’elle représentait un danger immédiat pour ma sécurité et qu’un risque élevé de récidive existait.
Ma mère tenta à plusieurs reprises de venir me voir au cottage, mais mon père fit délivrer une ordonnance d’éloignement stricte interdisant à quiconque du camp de Lena de s’approcher à moins de cinq cents mètres de moi. Devant l’obstination de ma mère à défendre sa fille jusqu’à l’absurde, mon père mit ses menaces à exécution : la procédure de divorce fut officiellement lancée, et la belle maison d’enfance fut mise en vente pour liquider les biens de la communauté.
Le procès eut lieu dix mois plus tard, sous un ciel d’automne gris et pluvieux.
Lorsque j’entrai dans la salle d’audience du tribunal de grande instance, je ne portais plus d’attelle. Mon bras droit reposait le long de mon corps, encore un peu raide, mais fonctionnel grâce à des centaines d’heures d’exercices douloureux chez le kinésithérapeute.
Caleb était assis dans le public, juste derrière mon père. Il m’adressa un hochement de tête respectueux et un sourire timide et chaleureux. Nous ne nous étions vus que deux ou trois fois pour prendre un café au cours des derniers mois, échangeant sur nos reconstructions respectives. Il avait changé de travail, vendu la maison qu’il destinait à son foyer et semblait enfin avoir retrouvé la paix d’un homme affranchi d’un poison insidieux.