Claire s’arrêta pour ramasser un galet parfaitement rond, lissé par des siècles de marées. Elle le fit rouler entre ses doigts, sentant sa minéralité froide et solide.
« Il m’arrive parfois, Gabriel, d’essayer de me souvenir de la peur que j’avais cette nuit-là, quand il criait dans le grand salon du domaine et que je croyais que le monde s’arrêtait là, dit-elle en regardant la ligne d’horizon où se croisaient les sillages lointains de deux cargos marchands. Et aujourd’hui, je me rends compte que cette peur n’a plus aucune prise sur moi. Elle s’est dissoute, comme l’écume sur ces pierres. »
Elle lança le galet d’un geste fluide vers les vagues. Le caillou ricoche trois fois sur l’eau avant de disparaître dans le bleu profond.
« C’est le privilège de ceux qui ont traversé le feu pour sauver ce qu’ils aiment, répondit Gabriel en la regardant avec une tendresse infinie. Le feu brûle les illusions, mais il trempe l’acier. »
« Maman ! Gabriel ! Venez voir ! » cria soudain la voix claire de Léo depuis les rochers, agitant les bras avec enthousiasme. « Il y a un banc de dauphins près de la pointe ! »
Claire sourit. Un vrai sourire, éclatant et libéré de toute ombre, qui éclaira tout son visage d’une jeunesse retrouvée. Elle se mit à courir sur les galets aux côtés de Gabriel, rejoignant ses enfants sous la lumière dorée de la fin du jour, là où plus aucun tyran ne pourrait jamais leur ordonner de disparaître.