« Tu ne comprends rien, pauvre imbécile ! » éructa-t-elle, sa voix muée en un sifflement haineux. « Tu crois que ta fille et ta mère valent mieux que moi ? Tu n’as jamais été fichu de me donner la vie que je méritais ! Sans l’argent de Nathan, nous n’aurions jamais pu maintenir ce train de vie ! Et cet argent sur le compte de Sophie dormait là pour rien pendant que mon frère risquait sa vie ! De toute façon, c’est trop tard, James. Les actes sont signés. La maison ne t’appartient plus. Si tu tentes quoi que ce soit contre moi, je jure que je détruis le reste de votre existence. »
« Tu ne détruiras plus rien », répondit calmement mon fils. « Tu as jusqu’à demain matin pour envoyer quelqu’un récupérer tes vêtements. Si tu t’approches de cette propriété, j’appelle la police. »
Il coupa la communication d’un coup de pouce sec.
Pendant quelques secondes, la cuisine retomba dans un calme surnaturel. Puis James se leva, prit le dossier sous son bras et se tourna vers nous. « Il est presque minuit. Je connais un ami de la faculté de droit qui est aujourd’hui substitut du procureur. Même à cette heure, il me recevra. Nous ne passerons pas la nuit à attendre qu’elle organise sa fuite ou qu’elle dissimule les fonds restants. »
« Je viens avec toi », dis-je en réajustant mon gilet sec.
« Non, maman. Reste ici avec Sophie. Fermez toutes les portes à clé, tirez les verrous et mettez la chaîne de sécurité. Je ne serai pas long. »
Il embrassa Sophie sur le front avec une tendresse infinie, posa une main affectueuse sur mon épaule, puis quitta la maison à grands pas. Le bruit de sa voiture s’éloigna rapidement dans la nuit, nous laissant seules dans la grande demeure silencieuse.
Sophie et moi fîmes le tour de chaque issue. Nous vérifiâmes les fenêtres du rez-de-chaussée, verrouillâmes la porte de service menant au cellier et tirâmes les lourds pênes de fer de la porte principale. Malgré ces précautions, un pressentiment pesant ne me quittait pas. L’attitude de Kimberly au téléphone n’était pas celle d’une femme résignée à la fuite ; c’était celle d’un animal acculé, imprévisible et dangereux.
Nous nous installâmes dans le petit salon attenant, sans allumer le plafonnier pour ne pas signaler notre présence depuis la route. Seule une vieille lampe d’appoint projetait une lueur tamisée dans un coin de la pièce. Sophie s’était assise sur le canapé, enveloppée dans un plaid de laine.
« Tu penses qu’elle oserait revenir ce soir ? » demanda-t-elle à voix basse, fixant l’obscurité au-delà des rideaux tirés.
« Sa sœur habite à moins de quinze minutes d’ici », répondis-je avec gravité. « Et son frère Nathan ne loge jamais bien loin quand il y a de l’argent en jeu. Kimberly sait que dès demain matin, les comptes seront bloqués par la justice. S’il reste des liquidités ou des objets de valeur dans cette maison, elle sait qu’elle ne dispose que de quelques heures d’obscurité pour les récupérer. »
Une heure s’écoula dans une tension insoutenable. Vers une heure et demie du matin, la pluie commença à tambouriner contre les carreaux, d’abord par fines gouttes, puis en une averse dense qui brouilla tous les bruits de l’extérieur.
Soudain, un craquement sourd retentit à l’arrière de la maison, du côté de la véranda.
Sophie se redressa d’un bond, le visage pétrifié. « Tu as entendu ? »
« Reste là », lui intimai-je en attrapant le tisonnier en fer forgé posé à côté de la cheminée. Mes soixante-quinze ans semblaient s’être évaporés sous la poussée d’une poussée d’adrénaline pure. La fragilité cédait la place à un instinct protecteur féroce.
Je m’avançai prudemment dans le couloir obscur menant à la cuisine. Le vent faisait gémir les vieilles boiseries, mais ce n’était pas le vent. Une silhouette sombre se dessinait derrière la baie vitrée de la véranda. Le loquet de la porte-fenêtre céda dans un bruit sec d’éclatement de bois.
La porte s’ouvrit brutalement, laissant entrer une bouffée d’air glacé et d’humidité.
Deux personnes pénétrèrent dans la maison. Kimberly, trempée de la tête aux pieds, les cheveux collés aux tempes et le regard hagard, et un homme de haute taille portant une veste de cuir sombre : son frère Nathan. Il tenait dans sa main droite un pied-de-biche.
« Où est le coffre de la chambre ? » chuchota Nathan d’une voix rauque et nerveuse. « Dépêche-toi, merde ! Les flics peuvent débarquer à tout moment si le mari est allé porter plainte ! »
« Tais-toi ! » siffla Kimberly en fouillant les tiroirs du buffet de la cuisine avec frénésie. « Il a pris le dossier, mais les bijoux de sa première femme et les titres au porteur sont toujours dans le coffre de son bureau à l’étage. Il n’a jamais changé la combinaison. Prends le sac de voyage là-bas ! »
Je fis un pas en avant et allumai l’interrupteur principal de la cuisine. Une lumière aveuglante inonda la pièce.
Kimberly et Nathan sursautèrent violemment, se tournant vers moi comme des bêtes prises au piège des phares d’un camion. Nathan leva instinctivement son pied-de-biche, mais l’assurance d’une vieille femme tenant fermement un lourd tisonnier le fit marquer un temps d’arrêt.
« Sortez d’ici immédiatement », dis-je d’une voix sourde et posée, sans le moindre tremblement. « La police est déjà prévenue. James est avec un magistrat en ce moment même. »
Kimberly me fixa avec une haine pure, presque démente. Son visage décomposé ne montrait plus la moindre trace de cette élégance bourgeoise qu’elle affichait lors des déjeuners de famille.
« Vieille sorcière… » cracha-t-elle en avançant vers moi d’un pas menaçant. « Tu as toujours été le poison de cette maison ! C’est toi qui as monté James contre moi dès le début ! Tu crois que tu vas me faire peur avec ton morceau de fer ? Nathan, pousse-la et monte chercher le contenu du coffre ! »