« Maya, pourquoi Rick t’a prise ? Comment tu t’es retrouvée là ? »

La fillette serra le bracelet contre sa poitrine, le regard fixé sur le sous-bois sombre par la porte ouverte.

« Mon père… », chuchota-t-elle, les lèvres bleuies. « Mon père Arthur a retrouvé une vieille montre dans son atelier la semaine dernière. Une montre avec les initiales de ton papa. Il s’est souvenu que Rick la lui avait vendue pour une misère il y a huit ans en lui disant de ne rien dire. Mon père a commencé à poser des questions en ville. Il est venu ici mardi pour parler à Rick… »

Maya s’arrêta, étouffée par la panique.

« Et ensuite ? » insista Tyler avec douceur.

« Rick est venu chez nous ce soir-là. Mon père n’était pas là. Rick m’a dit que mon père avait eu un accident et qu’il m’emmenait le voir. Dès que je suis montée dans sa camionnette, il m’a attaché les mains. Il m’a enfermée ici. Il répétait qu’Arthur allait payer pour avoir fouillé dans le passé, mais qu’il devait d’abord nettoyer cet endroit avant que les flics ne s’en mêlent. »

Tyler comprit toute la chaîne macabre. Rick avait senti l’étau se resserrer. Les soupçons d’Arthur Vance menaçaient de déterrer le meurtre de Thomas. Pris de panique, Rick avait kidnappé Maya pour faire chanter Arthur ou éliminer les témoins, mais Jack l’avait surpris en train d’exhumer les restes de son père pour les faire disparaître à jamais. Pour faire taire l’enfant, Rick avait brisé le genou de Jack et l’avait terrorisé par des menaces de mort s’il parlait.

Pendant dix jours, Rick avait vécu au-dessus d’un charnier en gestation, préparant une coulée de béton pour sceller à la fois le passé et son nouveau crime.

Quatre voitures de police et une ambulance firent irruption dans l’allée en faisant crisser leurs pneus sur les graviers. Les gyrophares bleus peignirent la façade de la maison de reflets d’urgence. Les ambulanciers prirent immédiatement Maya et Jack en charge. Des policiers en uniforme, armes au poing, sécurisèrent le périmètre pendant que le shérif local, un vieil homme aux tempes grises qui connaissait la famille depuis toujours, s’approchait de la fosse, le visage défait.

« Tyler… mon Dieu… qu’est-ce que c’est que ça ? » souffla le shérif en découvrant les ossements sous la lampe torche.

« C’est mon père », répondit Tyler, la voix d’un calme surnaturel, vidé de toute émotion par le choc. « Et Rick est parti vers la crête des Corbeaux. Il n’a pas pris de voiture. Il est à pied. »

La crête des Corbeaux était une zone marécageuse et boisée, parsemée d’anciennes galeries de mines abandonnées depuis les années cinquante. Un labyrinthe dangereux où même les chasseurs locaux évitaient de s’aventurer sans précaution. Rick connaissait ces bois par cœur, mais il était blessé à l’avant-bras et traqué comme une bête.

Une équipe cynophile fut déployée en quelques minutes. Les aboiements rauques des bergers allemands résonnèrent contre les falaises de calcaire qui dominaient la forêt. Tyler refusa de monter dans l’ambulance avec Jack. Il resta assis sur le capot d’une voiture de police, observant la lisière des arbres où le crépuscule commençait à répandre ses ombres violettes.

Il se souvenait désormais. Les souvenirs d’enfance, jusque-là bloqués par le traumatisme, refaisaient surface avec une précision chirurgicale. Ce jour d’octobre, huit ans auparavant. Il avait entendu une dispute féroce dans le garage. Son père criait sur Rick au sujet d’une escroquerie, d’un vol d’argent sur le compte de leur petite entreprise de menuiserie commune. Puis, le bruit sourd d’un choc. Rien d’autre. Quand Tyler était descendu, Rick était là, seul, transpirant à grosses gouttes, affirmant que Thomas était parti avec une valise après avoir tout cassé de rage. Tyler n’avait eu que huit ans. Il avait cru l’adulte. Il avait cru le menteur qui s’était installé au bout de la table familiale, occupant la chaise de son père, dormant dans les draps de son père, prétendant être le protecteur qu’ils n’avaient plus.

Deux heures plus tard, des coups de feu lointains retentirent dans la montagne. Trois détonations sèches, étouffées par la densité des pins.

Tyler se redressa d’un bond. Le silence revint, pesant, interminable. Sur les radios des officiers restés près du garage, des grésillements se firent entendre, suivis de la voix haletante du lieutenant responsable de la battue :

« Ici l’équipe deux. Cible localisée près du puits numéro quatre. Il était armé d’une vieille carabine de chasse planquée dans un abri. Il a tiré sur les chiens. Nous avons riposté. »

Un silence radio de quelques secondes, insoutenable, s’étira.

« Le suspect est à terre. Appelez un médecin légiste. Il n’a pas survécu. »

Tyler ferma les yeux. Il ne ressentit aucun triomphe, aucun soulagement immédiat. Seulement le poids immense d’une tragédie qui venait enfin de s’arrêter après huit ans de mensonges quotidiens.

La nuit tomba complètement sur la propriété. Les projecteurs de la police scientifique éclairaient désormais l’intérieur du garage d’une lumière crue, clinique, presque irréelle. Les techniciens en combinaisons blanches travaillaient avec une minutie méticuleuse, dégageant un à un les ossements de Thomas.

Tyler s’approcha de l’ambulance où Jack, la jambe plâtrée et enveloppé dans une couverture thermique, buvait un chocolat chaud en compagnie de Maya. La petite fille tenait fermement la main de son frère de misère. Leurs regards ne reflétaient plus la terreur pure de l’après-midi, mais une gravité précoce, cette maturité forcée que confère la survie.

« C’est fini, Jack », dit Tyler en posant une main douce sur les cheveux de son jeune frère. « Il ne reviendra plus jamais. »

Jack leva les yeux vers lui, les larmes roulant silencieusement sur ses joues sales.

« Papa était là tout ce temps, Tyler… Il était juste sous nos pieds pendant qu’on jouait au ballon dans la cour. »