Mes paroles l’ont frappé comme une gifle d’eau glacée. Sa respiration haletante s’est ralentie. Il a passé une manche sur ses joues mouillées, fixant le sol, terrassé.
« Où est-il ? » a-t-il demandé d’une voix brisée.
« Il dort chez moi. Au chaud. Mais Arthur Miller a déjà alerté les autorités judiciaires. Dans deux heures, les services sociaux et la police vont débarquer chez vous pour constater l’état des lieux du garage avant qu’elle n’ait le temps de masquer les preuves. Marissa pense qu’elle a le contrôle parce qu’elle te croit encore de son côté. Si tu rentres à la maison comme d’habitude à six heures et demie, tu dois faire semblant de ne rien savoir. »
Daniel a secoué la tête, un rictus de dégoût déformant ses traits.
« Je ne peux pas la regarder dans les yeux sans vomir, Papa. »
« Tu vas devoir le faire pendant quarante-cinq minutes. Juste le temps que la substitute du procureur et les officiers de police judiciaire se présentent à la porte avec le mandat. Si elle sent le coup venir, elle va nettoyer le garage, ranger la serviette, brancher un chauffage d’appoint et prétendre que c’était un malentendu ou une crise de somnambulisme du petit. Elle doit être prise en flagrant délit avec les lieux intacts. »
Daniel a serré les poings si fort que ses phalanges ont blanchi jusqu’à l’os. Il a inspiré profondément, redressant sa stature imposante. L’ambulancier froid, habitué à gérer des scènes de carnage routier, reprenait le dessus sur le père anéanti.
« D’accord », a-t-il dit d’une voix sourde. « Je rentre. Je maintiens la façade. Mais dès que la police est là… tout s’arrête. »
« Tout s’arrête », ai-je confirmé.
À six heures vingt, nous avons quitté la caserne dans deux véhicules séparés. Daniel a pris les devants dans sa berline grise, tandis que je le suivais à distance raisonnable dans mon pick-up. Le jour se levait à peine, une lueur blafarde et grise filtrant à travers un banc de nuages de neige. La ville commençait à s’animer, indifférente au drame qui se nouait dans ce lotissement huppé des hauteurs.
Quand Daniel s’est garé dans l’allée devant la maison, j’ai stationné mon véhicule cinquante mètres plus bas, dissimulé derrière un grand cèdre qui bordait le trottoir. Mon cœur cognait contre mes côtes avec une force douloureuse. À six heures quarante, une voiture banalisée de couleur sombre s’est arrêtée juste derrière moi. Deux personnes en sont sorties : Arthur Miller, vêtu d’un long pardessus noir, tenant une sacoche en cuir sous le bras, et une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux bruns tirés en arrière, portant un brassard orange marqué « Police » sur sa veste civile. Une estafette sérigraphiée avec deux agents en uniforme s’est positionnée à l’entrée de la rue pour bloquer toute issue.
Arthur s’est approché de ma vitre que j’avais baissée.
« Voici la capitaine Lambert, de la brigade territoriale de protection de la famille », m’a glissé Arthur d’une voix basse et pressante. « La substitute du procureur a signé l’ordonnance de constatation immédiate et de perquisition sur la base de ton enregistrement et du certificat médical d’extrême urgence que le médecin légiste vient de pré-valider d’après les photos des engelures naissantes d’Ethan que tu m’as envoyées. Nous y allons. »
« Je viens avec vous », ai-je dit en coupant le contact.
« Thomas, reste calme. Laisse la police mener la procédure », a prévenu la capitaine Lambert d’un ton sans appel mais teinté d’une fermeté rassurante.
Nous avons remonté l’allée à pas feutrés. La porte d’entrée de la maison était entrouverte de quelques centimètres, signe que Daniel avait préparé notre arrivée comme convenu. De l’intérieur, des éclats de voix parvenaient déjà jusqu’au perron.
« Daniel, arrête de me regarder comme ça ! » criait Marissa, sa voix hystérique résonnant sur le carrelage du hall. « Ton père est un vieil aigri dément ! Il est venu m’agresser physiquement dans cette cuisine ! Tu devrais déjà être au commissariat pour porter plainte contre lui au lieu de rester planté là comme un idiot ! Tu te rends compte de ce qu’il a fait ? Il a kidnappé ton gamin ! »
La capitaine Lambert a poussé la porte d’un geste sec, sans frapper, pénétrant dans l’entrée suivie des deux agents en uniforme.
« Police nationale. Ne bougez plus. »
Marissa se tenait près de l’îlot central, un mug de thé à la main, déjà maquillée, portant un jean élégant et un pull en cachemire. À la vue des uniformes, son visage s’est figé dans une expression de surprise pure qui s’est rapidement muée en un masque de triomphe indigné.
« Ah ! Enfin ! » s’est-elle écriée en désignant Daniel du doigt. « Vous arrivez à temps ! Mon mari refusait de vous appeler ! Son père a fait irruption chez nous en pleine nuit, il a agressé ma personne et a enlevé son fils handicapé ! Vous devez immédiatement lancer un avis de recherche et arrêter cet homme ! »
La capitaine Lambert n’a pas bougé d’un millimètre. Elle a sorti sa carte professionnelle, son regard balayant froidement la pièce avant de se poser sur Marissa.
« Madame Marissa Vaneau ? »
« Oui, c’est moi ! »
« Nous ne sommes pas ici pour l’enlèvement d’Ethan. Nous sommes ici en exécution d’un mandat de perquisition et de constatation d’urgence délivré par le parquet pour des faits de violences volontaires sur personne vulnérable par ascendant ou personne ayant autorité, et privation de soins et d’aliments. »
Le visage de Marissa a viré au gris cendre, comme si l’air venait d’être aspiré hors de ses poumons. Son mug a glissé de ses doigts et s’est pulvérisé sur le sol carrelé, répandant une mare de thé brûlant et d’éclats de céramique blanche sur ses bottines en cuir.
« Qu… quoi ? C’est une plaisanterie ? C’est ridicule ! Qui a inventé ces mensonges ? »