Madame Fontaine elle-même, la grande couturière qui n’apparaissait d’ordinaire que pour les clientes de la haute société, était déjà sur place, ses ciseaux en bandoulière autour du cou. À notre entrée, son visage se figea.

— Mademoiselle Hale… Que signifie ce déploiement ?

Maître Lawrence posa la chemise cartonnée sur le marbre avec un claquement sec.

— Cela signifie, Madame, que la robe sur laquelle vous vous apprêtiez à porter atteinte relève de la propriété intellectuelle et matérielle exclusive de Mademoiselle Juliet Hale. Tout acte de modification, de découpe ou d’altération sans son accord exprès engagera votre responsabilité civile et professionnelle pour une somme équivalente à trois fois la valeur estimée de l’œuvre d’art, soit cent cinquante mille dollars de dommages et intérêts.

Margot, debout près du meuble d’archives, baissa les yeux pour dissimuler un infime sourire de soulagement.

Madame Fontaine pâlit, jetant un coup d’œil affolé vers la réserve où la robe était entreposée dans sa housse de soie immaculée.

— Mais… Madame Eleanor Hale a réglé les frais de modification hier soir ! Elle m’a assuré que les deux sœurs s’étaient arrangées entre elles !

— Madame Eleanor Hale n’a aucun pouvoir de représentation légale sur sa fille majeure, rétorqua l’avocat avec une courtoisie glaciale. Nous sommes venus réquisitionner le bien immédiatement.

Vingt minutes plus tard, la robe était décrochée avec une infinie précaution, glissée dans une boîte de transport rigide scellée par l’huissier, et chargée dans le coffre de ma voiture. Aucun fil n’avait été coupé. Aucun point de broderie n’avait sauté. Mes muguets étaient intacts.

À midi, mon téléphone explosa.

Vingt-sept appels manqués de ma mère. Douze de Graham. Neuf de Sienna.

Puis, une notification vocale. La voix hystérique de ma sœur, enregistrée entre deux sanglots de rage :

— Tu es un monstre, Juliet ! Tu as osé envoyer un huissier ? C’est ma robe ! Maman me l’a promise ! Tu veux juste détruire mon bonheur parce que personne ne veut de toi ! Tu es une vieille fille aigrie et stérile qui passe sa vie avec des aiguilles ! Je te déteste ! Je te déteste !

Je supprimai le message sans ressentir la moindre pulsation accélérée dans mes tempes.

Puis vint l’appel de Graham. Je décrochai cette fois, curieuse d’entendre jusqu’où pouvait descendre l’abjection d’un homme pris au piège.

— Juliet, hurla-t-il presque, où est la robe ? Qu’est-ce que tu as fait à la banque ? Mon directeur financier vient de m’appeler ! La ligne de crédit de la société est gelée ! Tu as révoqué ta caution ? Tu as perdu la tête ? Nous avons des salaires à verser vendredi !

— Bonjour Graham, répondis-je doucement.

— Ne joue pas à ça avec moi ! Tu es en train de couler mon entreprise par pure jalousie sentimentale ! Nous nous sommes aimés, bon sang ! Tu ne peux pas détruire ma vie professionnelle simplement parce que notre couple n’a pas survécu !

— Notre couple est mort hier soir sur le sol d’un atelier, Graham. Et la caution bancaire était un geste de confiance accordé à mon futur époux pour bâtir notre avenir commun. Dès lors qu’il n’y a plus de mariage, il n’y a plus de garantie. Tu as cinquante-quatre mille dollars de trésorerie disponible sur ton compte d’associé, ce que je sais parfaitement puisque c’est moi qui ai monté ton bilan de l’an dernier. Tu paieras tes salariés en puisant dans ton épargne personnelle. Quant à la robe, elle est en sécurité.

— Juliet, je t’en supplie… sa voix se cassa soudainement, perdant toute son arrogance, laissant place à cette panique servile que je lui connaissais si bien lorsqu’il se retrouvait au bord du gouffre. Ne fais pas ça. Sienna est anéantie. Ta mère refuse de lui parler parce qu’elle dit que c’est de sa faute si tu te venges. Nous pouvons encore nous arranger. Viens au mariage. Sois ma témoin. Montrons à tout le monde que nous sommes des gens civilisés…

— Ta témoin ? répétai-je avec un rire sans joie. Tu as vraiment le courage de me demander d’assister à ton mariage avec ma sœur dans le sanctuaire que j’ai réservé avec mon propre travail ?

— Ta mère maintient la réception à l’Ashcombe Glasshouse, bafouilla-t-il. Les invitations ont été modifiées par courriel ce matin même à tous les invités de la famille. Tout le gratin de Bellmare sera là. Tu ne peux pas nous humilier publiquement.

— Tu n’as pas encore parlé au conservateur du domaine, n’est-ce pas ? demandai-je avec une feinte candeur.

Un silence de plomb tomba à l’autre bout du fil.

— Qu’est-ce que tu as fait, Juliet ? murmura-t-il, terrifié.

— Bonne journée, Graham.

Je raccrochai et composai le numéro de Monsieur Vanderberg, le directeur de la fondation Ashcombe. Mon explication fut brève, étayée par l’envoi de la copie des courriels falsifiés que ma mère avait fait parvenir aux invités en utilisant frauduleusement le nom de famille de notre défunt père pour s’approprier les privilèges de l’accord de mécénat.

À seize heures, le verdict de la fondation tomba comme un couperet : le conseil d’administration annulait sans appel l’autorisation d’occupation pour le 7 juin, engageant des poursuites pour usurpation d’accord conventionnel si quiconque tentait de franchir les grilles du domaine à des fins de festivités privées.

Pendant les trois jours qui suivirent, je m’enfermai dans mon atelier.

J’éteignis tout contact avec le monde extérieur, à l’exception de Maître Lawrence. Les rumeurs commençaient à cascader sur Bellmare avec la violence d’une digue qui cède. La haute société locale, d’ordinaire si prompte à couvrir les hypocrisies familiales, se délectait du spectacle. On racontait que Madame Eleanor Hale avait tenté de substituer sa fille cadette sur l’autel pour sauver les apparences ; on murmurait que le jeune comptable Vance était au bord de la faillite ; on savait désormais que Sienna n’avait rien d’une fiancée légitime, mais qu’elle s’était contentée de voler les accessoires d’un mariage qui ne lui appartenait pas.