— Oui, mon amour, murmurai-je, la voix étranglée par un sanglot que je ne cherchais plus à retenir. C’est ici.
Evelyn sortit de son sac un trousseau en laiton, lourd et patiné par le temps, orné d’un ruban vert fané. Elle le déposa dans la paume ouverte de ma fille.
— À toi l’honneur, mademoiselle, dit-elle avec une pointe de malice dans la voix. Montre à ta maman comment on ouvre la porte d’une nouvelle vie.
Laya monta les marches du perron d’un pas timide d’abord, puis résolu. Elle introduisit la clé dans la serrure neuve que les serruriers venaient de remplacer sous les ordres du notaire. Le pêne tourna avec un déclic fluide et rassurant.
La lourde porte en chêne s’ouvrit.
L’odeur qui nous accueillit n’était ni celle du savon d’hôpital du foyer, ni celle des parfums artificiels de l’appartement de mes parents. C’était une odeur de cire d’abeille, de bois ancien et d’air frais traversant les pièces aérées.
Dans le hall d’entrée, posé contre la plinthe, se trouvait un vieux coffre à jouets en pin que mon grand-père m’avait fabriqué lorsque j’avais dix ans. Mes parents ne l’avaient pas vendu ; ils l’avaient simplement relégué sous les toits, hors de la vue des clients de week-end.
Laya s’élança dans le salon.
La pièce était vaste, lumineuse, baignée par la lueur dorée du soleil couchant qui traversait les grandes fenêtres donnant sur le jardin arrière. Les meubles impersonnels de location avaient disparu, laissant un bel espace ouvert sur un plancher chaleureux.
Au fond du couloir, nous montâmes l’escalier dont les marches craquaient familièrement sous nos pas. Je poussai la porte de la petite chambre au bout du palier.
La pièce était vide de tout lit étranger. Mais sur le mur du fond, sous la couche de peinture blanche rapide que les rénovateurs avaient appliquée pour plaire aux touristes, on devinait encore en relief les contours des petites étoiles en plâtre et des silhouettes d’arbres que j’avais modelées moi-même avec mes mains de femme enceinte, six ans plus tôt, en rêvant au bébé qui allait naître.
Laya s’approcha du mur, caressa les étoiles du bout de ses petits doigts fins.
— Tu les avais faites pour moi ? demanda-t-elle doucement.
— Oui, pour toi. Pour personne d’autre.
Elle se tourna vers moi, un immense sourire illuminant son visage fatigué. Elle baissa les yeux vers ses pieds. Sa chaussette rose à la licorne délavée touchait le plancher chaud. Sa chaussette grise reposait à côté.
D’un geste vif, elle ôta la première, puis la seconde, et les lança en l’air d’un rire cristallin qui résonna dans toute la maison vide.
— Plus besoin de chaussettes dépareillées, maman ! cria-t-elle en sautant sur le plancher nu. Demain, j’irai à l’école pieds nus s’il le faut, mais je dirai à la maîtresse qu’on habite au 18 Hawthorne Street !
Evelyn, appuyée contre le chambranle de la porte, croisa les bras sur sa poitrine avec une satisfaction tranquille.
— Tu as beaucoup de choses à reconstruire, Maya, me dit-elle en me tendant un mouchoir en dentelle pour essuyer mes larmes. Mais cette fois-ci, personne ne te volera tes fondations. Demain, nous irons faire les courses ensemble pour remubler cet endroit exactement comme vous le souhaitez toutes les deux.
Je m’approchai de la fenêtre de la chambre. En bas, dans la rue paisible, les platanes projetaient de longues ombres sur la chaussée tranquille. Les réverbères s’allumaient un à un dans la pénombre naissante d’un soir d’hiver qui n’avait plus rien d’hostile.
Pour la première fois depuis six ans, le froid ne traversait plus mes os.
J’étais chez moi. Et ma fille n’aurait plus jamais peur de donner son adresse.