Assise dans un fauteuil ergonomique, une perfusion de vitamines et d’analgésiques reliée à mon poignet, je regardais la ville illuminée à travers les baies vitrées sans pouvoir fermer l’œil. La morsure du froid avait quitté mes membres, mais la glace s’était installée ailleurs, au plus profond de ma poitrine, cristallisant chaque souvenir, chaque mensonge, chaque humiliation subie au cours des trois dernières années.
Claire entra dans la chambre sans un bruit, tenant deux tasses fumantes et une tablette électronique. Elle portait un tailleur de rechange et semblait insensible à la fatigue de cette nuit sans sommeil.
« Les constantes de la petite sont parfaites », commença-t-elle en me tendant une infusion de camomille. « Le médecin légiste a dressé un procès-verbal complet de son état d’arrivée : hypothermie au stade un, détresse respiratoire légère due au froid extrême, et pour vous, début de déchirure de vos sutures périnéales consécutive au port d’une charge dans des conditions hostiles. Le rapport est accablant. »
« Que risquent-ils pénalement ? » demandai-je en buvant une gorgée tiède.
« Mise en danger délibérée de la vie d’autrui, non-assistance à personne en péril aggravée sur mineur de quinze jours, et violences psychologiques conjugales. Daniel sera arrêté avant midi si je transmets ce dossier au bureau du procureur. » Claire s’assit en face de moi, posant la tablette sur la table basse. « Mais vous m’avez dit sur ce perron que vous ne vouliez pas seulement de la rage. Vous vouliez une destruction méthodique. »
« La prison immédiate lui permettrait de jouer les martyrs », répondis-je froidement. « Margaret utiliserait ses relations mondaines pour crier à l’erreur judiciaire et monter une cabale médiatique contre moi. Je veux qu’ils voient l’échafaud se construire planche par planche. Je veux qu’ils réalisent ce qu’ils ont détruit avant que la trappe ne s’ouvre sous leurs pieds. »
Claire eut un demi-sourire satisfait. « Elias disait toujours que sous votre douceur apparente coulait le sang d’un stratège. Très bien. Voici le plan d’action financier. »
Elle fit glisser plusieurs graphiques sur l’écran.
« Daniel est le directeur général de Vance Logistics. Ce qu’il ignore, c’est que la société de transport de son père n’a survécu à la crise d’il y a trois ans que grâce à une injection secrète de quarante millions de dollars orchestrée par la fiduciaire Vale. Nous détenons soixante-huit pour cent des obligations convertibles de son entreprise. De plus, son contrat de distribution principal avec la chaîne nationale d’hypermarchés Apex arrive à échéance vendredi prochain. Le président d’Apex doit sa carrière à votre grand-père. »
« Qu’en est-il du compte joint ? »
« Daniel a viré cent quatre-vingt mille dollars vers un compte offshore aux îles Caïmans au nom de Vanessa Perez il y a quarante-huit heures. C’était la totalité de vos liquidités d’épargne. Il pensait que vous seriez incapable d’engager un avocat pour contester le transfert. Les banques ont déjà reçu nos ordonnances de séquestre conservatoire. Le compte de Vanessa est gelé depuis vingt minutes. Elle ne peut même pas s’acheter un café. »
Je regardai ma fille endormie. « Et le projet d’adoption ? Ce que Margaret a dit sur les papiers de garde ? »
Claire fit une moue dédaigneuse. « Une manœuvre grotesque. Vanessa a simulé sa grossesse il y a deux mois pour accélérer votre mise à l’écart. Nos enquêteurs privés ont intercepté son dossier médical à la clinique Sainte-Agathe hier après-midi : elle n’est pas enceinte. Elle souffre d’un kyste ovarien bénin qu’elle a fait passer pour une gestation naissante auprès de Daniel. Il est tellement aveuglé par son ego qu’il n’a même pas demandé à voir une échographie officielle. »
Une onde de dégoût me parcourut l’échine. Cet homme avait jeté son enfant légitime de trois jours dans la neige pour une femme dont l’existence entière reposait sur une imposture.
« Ne déposez pas plainte tout de suite », ordonnai-je doucement. « Laissez-les mijoter dans leur certitude pendant quelques heures. Daniel pense encore qu’il s’agit d’un coup de bluff, d’un coup monté avec un avocat local payé par un vague héritage d’appoint. Laissons-le croire qu’il a encore une marge de manœuvre. »
Le lendemain matin, le blizzard s’était calmé, laissant place à un ciel d’un bleu d’acier, limpide et glacial. À dix heures tapantes, les pneus neige de la limousine blindée crissaient sur l’allée déblayée de la maison de Crestview.
À l’intérieur de la villa, l’atmosphère n’avait plus rien de la fête orgueilleuse de la veille. À travers les fenêtres panoramiques du salon, je voyais Daniel faire les cent pas, le téléphone vissé à l’oreille, les traits tirés par une nuit blanche. Margaret était assise sur le canapé en velours blanc, le regard vide, tandis que Vanessa, vêtue d’un jean bon marché et d’un pull trop grand, rangeait nerveusement des boîtes de bijoux dans un sac de voyage.
Lorsque la lourde porte en chêne s’ouvrit sous la poussée de deux gardes de sécurité privés vêtus de noir, aucun d’eux n’osa crier.
J’entrai la première. Je portais un manteau long en cachemire noir taillé sur mesure, mes cheveux relevés en un chignon strict, le visage reposé malgré la fatigue sous-jacente. Deux pas derrière moi marchaient Claire Bennett et Marcus Vance, l’oncle de Daniel et le patriarche respecté de la famille Vance, que Daniel avait écarté des affaires familiales deux ans plus tôt.
Daniel laissa tomber son téléphone sur la table basse. L’appareil émit un son mat.
« Anna… » murmura-t-il, faisant un pas hésitant vers moi. Il avait les yeux cernés, les joues mal rasées. « J’ai essayé de t’appeler toute la nuit. Ton avocat a bloqué tous mes accès. Il y a une erreur sur les comptes de l’entreprise. Tous nos virements fournisseurs sont suspendus. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? »
Margaret se leva d’un bond, retrouvant une étincelle de sa morgue habituelle.